Rivers and tides de Thomas Riedelsheimer


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Le passager du temps



Dans un documentaire méditatif et aérien qui épouse le rapport à la nature, au temps, aux couleurs et aux formes du land artiste écossais Andy Goldsworthy, le cinéaste allemand Thomas Riedelsheimer compose un film sensuel fait de tensions et de résolutions. De vie et de mort.
Andy Goldsworthy est un enfant qui, par on ne sait quel enchantement de la nature, porte les attributs de l'homme adulte : barbe poivre-et-sel et cheveux en broussaille. C'est qu'à la quarantaine bien sonnée, derrière le visage un peu rougeaud de l'Ecossais bourru, tatoué Elvis et buveur de bière, se dissimule un Petit Poucet qui sait lire dans le cœur des pierres. Il les sème pour ne pas se perdre et surtout ne pas perdre le sens de sa vie. C'est sur ses pas que nous emmène le documentaire contemplatif et aérien Rivers and Tides du cinéaste allemand Thomas Riedelsheimer, rehaussé des boucles musicales aux accents celtes du guitariste et compositeur Fred Frith.

Pari difficile car l'artiste est l'un des grands noms du petit monde du Land Art, à jeu égal avec Nils Udo ou Christo, et qu'il est avare d'interviews. Le voir au travail est donc un cadeau d'autant plus remarquable que le cinéaste prend son temps, suit l'artiste dans quatre endroits du monde - Canada, Ecosse, Etats-Unis et France - et adhère comme une feuille chue sur la pierre moussue à la recherche artistique de cet homme seul dans la nature qui compose à mains nues avec des matériaux tels que l'eau, la glace, la pierre, la fougère, les feuilles, la terre, les minéraux… Laissant au temps et aux saisons le soin de faire et défaire ses installations tout éphémères et mouvantes.

La première chose qu'Andy Goldsworthy fait lorsqu'il arrive dans un des lieux dont il va essayer de toucher le cœur, c'est de faire connaissance. En anglais, "to shake hand", "serrer la main". L'expression est incroyablement appropriée lorsque l'on découvre, dans une aurore boréale et glaciale, l'artiste croquer un morceau de glace pour le façonner et l'agréger à un serpentin cristallin suspendu au rocher d'une côte canadienne. Il l'encastre avec délicatesse malgré ses mains endolories, ses doigts rougis par le froid piquant, à la limite de l'engelure, ses ongles brisés et noircis. Le soleil se lève à l'exacte oblique du rocher et vient illuminer les cristaux de glace. L'artiste jubile bien qu'il sache que le soleil, qui donne vie à son œuvre, causera aussi sa perte l'instant d'après. « Il y a un moment extraordinaire : quand l'œuvre devient vivante. C'est pour ces moments-là que je vis. » La glace est rompue. Le rocher reprend son apparence originelle. Entre-temps, Andy aura pu la croquer sur un carnet et la photographier.

Cadeau à la mer
Le temps associé au changement, voilà l'élément central du travail d'Andy Goldsworthy, que le rythme du film, composé en mini-récits de travail en train de se faire, épouse parfaitement, avec ses moments de tension et ses résolutions. Comme lorsque l'artiste reconstruit quatre fois un monticule de pierres plates trouvées sur une plage et qui ne cesse de s'écrouler sous ses doigts. La tension réside dans la menace imminente de la marée montante. A peine a t-il achevé son oeuvre que la mer l'engloutit, et l'artiste un peu avec elle. Il dit : « La destruction de l'œuvre elle-même fait partie de l'œuvre et du cycle éternel de la vie. Je n'ai pas réalisé cette œuvre pour qu'elle soit simplement détruite par la mer. Le travail a été confié à la mer en tant que cadeau. La mer a pris l'œuvre et en a plus fait que ce que j'aurai jamais pu espérer. J'y vois des possibilités de comprendre ce qui nous arrive dans la vie, qui change notre vie, bouleversements, chocs… Je ne peux pas expliquer ça... » Silence. On pense soudain aux eaux du Gange qui emportent dans leur courant les morts des cités indiennes.

C'est chez lui en Ecosse, dans le village de Penpont où il s'est installé avec sa famille depuis une quinzaine d'années, que l'on découvre l'intimité de cet artiste enraciné. « Je suis fasciné par ces processus qui ont lieu dans la nature, au cours du temps, connecté avec le soleil, la lumière, le temps et la croissance. (...) Ce profond rythme du changement, je ne peux le voir qu'à la maison. » Là, il communie avec la nature, avec les animaux, d'où l'image amusante d'un bovidé à longs poils roux se grattant contre une œuvre de l'artiste, sorte de grosse pomme de pin en pierres ou de graine dodue. La caméra suit les courbes des installations (arches, murs…) souvent immobiles, ou emportées par le courant d'une rivière comme ces feuilles attachées les unes aux autres tel un serpent de mer.

Ce parti pris rend perceptible l'univers de l'artiste mais peut aussi agacer par les incessants mouvements de caméra. Du moins y a t-il un réel parti pris esthétique, chose pas si courante dans les films consacrés à l'art et aux artistes. Celui-ci sait capter l'essence d'un homme qui tente de saisir la fluidité dans la pierre et de rendre visible l'invisible comme les dessous d'une terre craquelée : « Ce qui est sous la surface influence la surface », conclut Andy Goldsworthy. « J'aimerais comprendre l'état et l'énergie qui sont en moi et que je ressens aussi dans les plantes et la terre. Cette énergie et cette vie qui coulent dans le paysage. Cette chose impalpable qui est là et puis disparaît. La croissance, le temps, le changement. Et l'idée d'écoulement dans la nature. (…) Si je ne travaille pas, je perds mes racines. Je ne me connais plus. (…) Pour moi, l'art est une forme de nourriture. »

Rivers and Tides
Un documentaire de Thomas Riedelsheimer
Avec Andy Goldsworthy...
Allemagne, 2000
Durée : 1h30
Sortie salles France : 27 avril 2005

Laure Naimski Le 27 April 2005