Romance de Catherine Breillat


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Note du film  par la rédaction

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L'âme est chère



Je me souviens de "Parfait amour !", œuvre noire et compacte dont la crudité le disputait à un irrépressible désir misandre de féminiser jusqu'à l'insulte, de pédéifier son jeune héros hétéro et d'acculer ce dernier à transgresser le deuil symbolique amoureux - je dois tuer l'autre, ce continent obscur qui m'aliène et ne peut plus accompagner mes jours blanchotiens - en un carnage opératique sous les néons déjà blafards d'une cuisine frigide. Ainsi, "Parfait amour !" s'achevait sur un déni de potence sexuelle masculine par le rire pré-funéraire, signataire de mort de l'auratique et trop rare Isabelle Renault, instigatrice de son propre meurtre - la passion l'a suicidée . Cette conception borderline de l'amour hétérosexuel - breillatienne a-t-on envie d'écrire aujourd'hui, tant elle se love au cœur spécifique et singulier de son cinéma - adamantine et sans concessions, que l'on y souscrive ou non - et d'ailleurs, cette question ne devrait-elle pas rester hors-champ? - s'inscrit de plein pied au fondement de l'édifice Romance.
Des enchevêtrements de chairs bouchères et humorales, de l'impossibilité ontologique d'un devenir ataraxique du couple et d'une progressive dépersonnalisation durassienne du corps de la femme, Romance se fait plus que le parchemin. Ne sombrons pas à la tentation de compartimenter trop vite Romance comme un film-manifeste, une œuvre post-féministe enragée et seulement scabreuse - comme on l'entend déjà ici ou là. Du spécifique, ne nivelons pas vers le bas le film du côté du générique et des gloses rapides du style " toutes les femmes sont des salopes qui s'évident et que l'obscénité n'offusque pas, tous les hommes ont des petites queues pointues et maigres et débandent sitôt avoir joui". C'est une œuvre une et indivisible dans sa forme-même qui travaille davantage sur l'unicité que sur l'unité de son personnage principal féminin. A la densité plastique et chromatique à l'écran répondent l'émiettement et le foisonnement mental de Marie sur la bande-son

Film-cerveau ou la narration en voix-off de Caroline Ducey accompagne intimement la découverte de son corps intérieur, de son acceptation, par toutes formes d'expiations et de passages initiatiques et autres rituels sexuels dits déviants - il faut avoir goûté à la semence de la lune noire dans les égouts pour que l'individuation puisse avoir lieu, que la femme devienne le futur de l'homme, la génitrice universelle et décomplexifiée, passer du statut de putain madonifiée à celui de femme ordonnatrice, de prêtresse démythifiée du nouveau monde. Romance n'en finit pas de fouiller tous les recoins les plus cadenassés de l'âme de son héroïne pour mieux les déverouiller un à un, en une vertigineuse loghorrée analytique de paroles autarciques, sans non-dits, délestées des codes sociaux. Nous sommes plugués in situ dans l'antichambre de la psychanalyse, dans l'espace-temps qui précède et jouxte celui du divan-même et cette promiscuité-proximité de l'âme donne à l'œuvre une dimension et une acuité tout à fait inédites dans le cinéma français actuel

Rien de ce qui traverse l'esprit de Marie - depuis le dégoût inaugural de sa propre chair jusqu'à sa prise de pouvoir, dans l'abandon de la souillure, puis dans l'affirmation de son devenir femme et mère - ne nous est épargné et cette pensée à chaud, instantanée et synchrone avec ce qui est en jeu à l'image, au lieu de devenir un système clos, atteint à l'indicible de la pensée brute. Comme d'autres tuent le père, pour devenir adulte, Marie (Caroline Ducey, réellement incarnée, magique) devra gazer à mort Paul (Sagamore Stévenin, à la fausse beauté de diable, juste et distant à souhait) , l'homme devenu mari , avant qu'il ne devienne père, et sa voix intérieure s'en fera l'écho dans les dernières minutes du film: "On dit qu'une femme n'est pas une femme avant d'être mère, je crois que c'est vrai. Que rien de ce qui s'est passé avant n'a d'importance...J'ai appelé mon fils du nom de son père. S'il y a quelqu'un qui compte les âmes là-haut, ça fait compte égal."

Pour un descriptif salace et une lecture réductrice et sensationnaliste des scènes hot de Romance - la vraie/fausse pénétration avec Rocco Siffredi surmédiatisée comme on pouvait s'y attendre, les séances bondage avec François Berléand, au demeurant fort belles dans leur refus de racolage - je vous renvoie à d'autres critiques et articles, très nombreux, dans la presse généraliste notamment.

Romance
Un film de Catherine Breillat
Avec: Caroline Ducey, Sagamore Stévenin, François Berléand, Rocco Siffredi, Reza Habouhossein, Fabien de Jomaron, Emma Colberti, Ashley Wanninger.
Sortie nationale le 14 avril 1999

Cédric Succivalli Le 14 avril 1999