Rushmore de Wes Anderson


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Film vivant et mouvant



En matière d'essoufflement, de répétition, le genre du "film d'adolescent" est un must, il faut bien le reconnaître. Toujours idiot, sans aucun fond ou bien avec un fond tellement lourd qu'il déborde comme de la vase...
Non, les jeunes n'ont vraiment pas de chance, et les scénaristes, réalisateurs et producteurs, une bien piètre image de la jeunesse. Heureusement que par moment, un film, souvent un météorite, pour ceux qui ne croient pas aux ovnis, vient traverser ce brouillard d'absurdité, remettre les pendules à l'heure et calmer tout le monde avant qu'une nouvelle marée de navets ne viennent tout recouvrir à nouveau (parfois le météorite aussi, malheureusement).

Il va sans dire que le Rushmore en question fait partie de ces ovnis, qu'il appartient donc au spectateur de ne laisser passer sous aucun prétexte.

C'est assez simple. Ce film ne prétend pas plus que de faire du neuf avec du sclérosé. Une sclérose qui se situe au niveau de ces histoires d'ados, mal dans leurs peau, qui vivent une période charnière de leurs existences, et tout et tout et tout… Tellement charnière qu'ils se cherchent et cherchent un but à atteindre. Le but étant en général de séduire une belle jeune femme. Réussir ou non cet objectif devient avant tout un moyen d'atteindre un sacro-saint en forme de maturité : le passage à l'âge adulte tant espéré (et l'occasion de pas mal d'autres films d'ailleurs !)

Premier décalage de Rushmore : l'époque. Ici, nous nous situons bien dans les années 90. Pourtant, par le truchement de la lumière, des décors et de la bande son, on ne saurait dire si l'on ne se trouve pas plutôt dans les années 50 ou 60. Sentiment prolongé par l'école qui donne son titre au film. Vieille bâtisse au style très oxfordien, Rushmore est un de ses lieux où le temps n'a pas prise. C'est ce que le jeune Max Fischer voudrait bien croire en entrant dans ce qu'il croit être une forme de "paradis". Ce jeune homme brouillon et très énergique a fait de l'établissement son sanctuaire.

Il y exprime sa créativité à travers divers clubs qu'il dirige lui-même et dont il est le membre le plus actif : kung-fu, journal du lycée, escrime ou encore philatélie… Toutes les occasions sont bonnes à ce jeune homme brillant pour révéler sa soif de connaissance et de création… Au détriment pourtant de ses études, d'où le risque d'un renvoi éminent. En plus de cela, il rencontre une belle et brillante institutrice qui devient son amie et dont il tombe amoureux. Toutes les cellules de ce cerveau en ébullition vont donc se tourner vers ce nouveau et périlleux challenge : séduire cette femme plus âgée que lui.

Le film est construit autour de la figure forte et entraînante qu'est Max Fischer. Un jeune homme d'une quinzaine d'années qui, malgré un physique peu accrocheur, n'est pas du tout (Un grand MERCI aux auteurs !) une figure complexée de plus.

Pour ce rôle vif et extraverti, ce n'est pas un acteur "professionnel" qui a été choisi. L'épatant Jason Schwartzman, musicien et dramaturge amateur (comme son personnage) qui s'impose dès les premières images. Il fait ici preuve d'un sérieux et d'un bagou qui en cloue plus d'un, notamment l'exceptionnel (et trop rare !) Bill Murray, dans le rôle à la fois drôle et tendre d'un homme en crise, qui voit en Max le jeune homme qu'il a été et le modèle qu'il aurait voulu donner à ses propres fils. Une amitié nait entre ces deux figures graves et parodiques qui vont pourtant tomber amoureux de la même femme et s'opposer en un duel homérique. Irrésistibles moments ou la tristesse molle de Murray s'oppose à la vigueur et au verbe de Schwartzman. Le film se constitue alors de façon un peu désordonnée peut être, mais c'est ce qui fait son charme, son originalité. Max Fischer fait ici figure de fantasme d'adulte. Celui d'un adolescent en constant dépassement, un artiste multiforme admiré de tous et qui (à son niveau) est couvert des plus beaux honneurs. Il est un peu le jeune homme que chacun de nous aurait voulu être ! Nous et probablement le réalisateur : Wes Anderson dont les traits physiques sont d'ailleurs assez proches du personnage.

Anderson a créé avec Rushmore un film vivant et mouvant. Un moment de folie douce que l'on partage ou pas (mais le film a déjà remporté un beau succès aux Etats-Unis). Bref, un film qu'il ne faut pas rater parce qu'il dégage avec bonheur, une atmosphère sympathique et parodique pour parler de ce que l'on ne peut plus appeler, grâce à lui, les troubles de "l'âge bête".

Rushmore
De Wes Anderson
Avec Seymour Cassel, Bill Murray, Brian Cox
Etats Unis, 1998, 1h29.

Yves Le Corre Le 17 novembre 1999