Saccage de Fernando E. Solanas


Critique

Note du film  par la rédaction

Lecteurs

Note du film  par les lecteurs

Votre note

De l'utilité du cinéma pour l'histoire



« Mémoire d'un saccage » présente un montage de plans documentaires réalisés en vidéo numérique par Fernando Solanas à propos de l'actualité politique de son pays, l'Argentine, depuis la chute du général Videla en 1983, jusqu'à septembre 2001 qui voit le renversement par la population révoltée du gouvernement de De la Rùa, élu en 1999.
À la fois cinéaste et député, Solanas bénéficie pour ce film de l'amplitude particulièrement large que son point de vue lui permet d'avoir sur la situation historique et sociale dont il veut rendre compte. Les conséquences des lois ultra-libérales votées sous ses yeux par l'Assemblée nationale, majoritairement à droite pendant la période considérée, lui apparaissent telles qu'il réalise avec ce montage critique de documents au moins deux choses : un soulèvement et un dévoilement.

Mémoire d'un saccage est pour son réalisateur une façon d'accompagner la révolte populaire de 2001, de dépasser avec elle la situation d'impuissance où la gauche fût réduite pendant plusieurs années, assistant au saccage de l'économie du pays. Il est aussi, pour son spectateur, une sorte d'opération cruelle destinée à décoller, à même la rétine, l'œillère du libéralisme triomphant imposée par les médias nationaux et internationaux, ainsi que le montre Solanas. Il n'était pas possible, entre 1983 et 2001, de ne pas se réjouir de la fin de la dictature en Argentine. Cependant, au revers des images médiatiques de cette réjouissance ininterrompue sous la double présidence de Menem, apparaissent celles d'une réalité sociale misérable qui n'était pas représentée alors. Autres temps, autres mœurs, mais quand la police tire sur la foule insurgée en 2001, la dictature ne semble pas si loin.

À des milliers de kilomètres de cette réalité, par exemple ici, en France, l'opération du dévoilement orchestrée par le film reste douloureuse. Pas uniquement du fait de la participation qu'il entraîne pour le spectateur au malheur de millions d'Argentins, mais aussi en conséquence d'un écœurement qu'il provoque devant le processus raisonné et répété de la trahison du peuple par ses représentants élus. Cette proximité de la question politique dépasse l'éloignement de la souffrance et laisse penser que Mémoire d'un saccage pourrait s'appeler aussi bien : "les infortunes de la démocratie". Cependant il faut voir que ça n'est pas la démocratie tout entière qui souffre en Argentine pendant la période relatée. Schizophrénie de la langue face au réel, seul souffre le "démos", le peuple, tandis que "kratien", le commandement qui lui est associé, celui que d'élections en trahisons les votes vont reconduire trois fois de suite, organise la souffrance des plus pauvres dans le confort et l'abondance que lui procure la vente des entreprises publiques à des investisseurs privés. Le pétrole, le gaz, les réseaux de télécommunication argentins appartiennent aujourd'hui à des sociétés étrangères nullement préoccupées des questions sociales liées à l'emploi qu'elles déterminent, par exemple.

Il faudra - c'est l'événement déclencheur du film - les révoltes massives de 2001, il faudra el pueblo unido (pour reprendre le célèbre slogan de la gauche latino américaine dans les années 50 et 60 : el pueblo unido jamàs sera vencido) descendu dans la rue et y restant, malgré les charges de police, malgré les morts, pour que le président De la Rùa, élu en 1999 et poursuivant le programme de rigueur économique (c'est-à-dire l'absence de complète de protection sociale) initié par Menem depuis 1989, laisse la place à un gouvernement moins inhumain que les précédents.

Quant à l'utilité du cinéma que démontre Mémoire d'un saccage elle est celle, ni plus ni moins, de la contre information face à la désinformation généralisée. Le cinéaste rappelle que, pendant la période considérée, aucune opposition n'a pu être entendue à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières du pays. Or, qu'en serait-il de l'histoire si elle se contentait d'être l'expression de la loi du plus fort ?

Mémoire d'un saccage - Argentine, le hold-up du siècle
(El Memoria del saqueo)

Documentaire réalisé par Fernando E. Solanas
Documentaire, Argentine, 2003, 120 mn.
Sortie en salles le 29 septembre 2004

Hélène Raymond Le 15 octobre 2004