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Cet été, les zombies sont parmi nous. Ni masses allongées sur les plages, ni hordes de touristes pressés, les vrais morts-vivants sont bien là, dans deux films de haute tenue où leur capacité motrice est inversement proportionnelle à leur appétit de consommation. De quoi se réjouir, donc, puisque chacun nous rappelle l'essence ontologique du zombie "romerien" : la critique sociale, politique voire musicale.
God save the Smiths
Shaun of the dead, « comédie romantique avec des zombies » de Edgar Wright, et Land of the dead, dernier né du père cinématographique des morts vivants George A. Romero, sortent à quelques semaines d'intervalle. Nous assistons là, avec un plaisir certain, à la résurgence d'un genre qui fit les heures glorieuses du film d'épouvante 70's et qui, lors de ses récentes tentatives, avait plutôt déçu. Aujourd'hui, donc, c'est bien le meilleur du film de zombie qu'il nous est donné de retrouver sous deux aspects certes divergents mais intimement liés. Un lien d'autant plus profond que si Shaun of the Dead est un hommage aux premiers films de Romero, Land of the Dead a pu trouver son financement grâce au succès en salles du premier. L'un n'existerait pas sans l'autre, et vice versa. Mais surtout, Edgar Wright a su retrouver tout le mordant des films originels, pendant que Romero est plus en forme que jamais.
De Shaun of the Dead, on pouvait craindre le pire, depuis l'écueil de la grossière parodie jusqu'à la copie en panne d'inspiration, et c'est avec surprise que le film déjoue tout à tour tous ces pièges. Plus comédie romantique que zombie movie, le film débute ainsi en bonne comédie de mœurs anglaise (ce qui, d'ailleurs, n'est pas si fréquent), c'est-à-dire par un brave gars qui travaille sans y penser et finit toutes ses journées au pub, jusqu'au jour où sa copine lui dit qu'elle le quittera s'il ne change pas de vie. De ce postulat anti-glamour et fantastique, servi par des acteurs au diapason, Edgar Wright ne s'éloignera jamais complètement. Avec lui, le zombie se trouve en terre « ken-loachienne », tant par l'image, crue et peu esthétisante, que par le propos, ancré dans la retranscription du quotidien. On retrouve là le terrible « réalisme » des zombies de Romero, mais passé par l'école anglaise : Shaun of the Dead donne à voir à sa manière une sorte de documentaire sur l'invasion des morts vivants en milieu britannique.
Bourré de références à la musique et à la Brit pop en particulier, le film étonne d'ailleurs par son érudition totalement hors de propos. Alors qu'ils tentent de décapiter les zombies avec leurs 33 tours, les deux « héros » ne se privent pas de réflexions d'initiés sur la qualité du second album des Stone Roses ou sur la meilleure chanson des Smiths (qu'on entend d'ailleurs furtivement chanter, à la TV, Panic in the street). De petits plaisirs pour connaisseurs, mais qui ajoutent incontestablement une profondeur inattendue au film tout en l'ancrant un peu plus dans son contexte.
Finalement, les zombies ne sont ici que le signe incontournable d'un changement, et comme il se doit, un miroir tendu aux hommes pour y lire leur propre force d'inertie. Très diurne pour un film de zombies, Shaun of the Dead s'invente son propre territoire (ce "land of the dead" qui est au fond une des grandes questions du genre), pour le limiter au tout petit monde de son personnage, son appartement, son quartier, sa famille. Il y a bien l'idée d'un avant et d'un après, mais pour Shaun et ses proches, la vie suit son cours. L'humour du film naît d'ailleurs souvent de l'inadéquation de ces "losers" avec les événements qui les entourent. Ils sont tellement en dehors du monde que, dans un premier temps, ils n'ont pas conscience des changements advenus puis, lorsqu'ils décident de sauver leurs proches, ne trouvent pas mieux que de se réfugier au pub. Pour le spectateur friand de morts vivants, il y a une incroyable fraîcheur dans cette approche neuve et faussement naïve. Loin d'être des professionnels de la survie du genre humain, les personnages pensent autant à tuer du "mort" qu'à profiter de cette occasion pour occir un beau père détestable. La grande réussite du film tient ainsi au burlesque qui naît de la rencontre entre ce petit groupe purement "British" et ces revenants du film de genre.
This is Hardcore
Beaucoup plus « straight » (on n'a pas dit américain), le nouvel opus de Romero ne fait pas dans la référence obscure. Mû par une force tellurique, Land of the Dead s'inscrit dans le mouvement implacable de ses précédents films, sans faiblir ni se perdre. Corps politique ou tout au moins social pour Romero, là où il est uniquement viscéral et répulsif chez le cinéaste italien Fulci, le zombie est ici un outil pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le mort vivant vient fatalement nous annoncer quelque chose sur nous-même, puisqu'il « est » nous, notre avenir potentiel. Le zombie est ce lien entre notre avenir (mort) et nos origines (renaissance). Au fond, Romero se contente de répondre à une attente ancestrale, tant de mythes anciens et modernes ayant imaginé la vie après la mort. Dans Land of the Dead, l'effet miroir se voit d'ailleurs clairement exposé, puisque les morts vivants, au début du film, vivent tranquillement dans une ville qu'ils ont réinvesti. Stupeur pour les humains en reconnaissance, le zombie nouveau marche dans la rue en couple et semble reproduire les schémas des activités humaines. En somme, il a découvert la vie en société (même si ça ne l'a pas rendu bavard pour autant).
Dès cette très belle ouverture inversée - puisque conventionnellement, le zombie est l'envahisseur -, le film se lance dans une course au pire d'une violence inouïe. La démarche reste politique, par une volonté inaltérable de nous ouvrir les yeux, d'obliger le spectateur à comprendre une complexité et une dualité fondamentalement humaines. Il aura fallu attendre ce quatrième volet pour que Romero aille ouvertement au bout de sa logique. Dans la première scène, il situe les hommes en parasites des zombies. Pour se nourrir, ils doivent faire des virées sauvages dans le village. Assoiffée de meurtre, l'humanité a touché le fond, au point que le spectateur se projette bien plus dans la maigre humanité naissante des morts vivants que dans l'ultra violence hystérique des « humains ». Bien sûr, quelques belles âmes subsistent encore, mais elles ne rêvent que d'une chose : quitter la société. Pendant ce temps, les zombies, eux, vont tirer avantage et enseignement de cette société. "L'union fait la force", dit-on. Menés par un des leurs parmi les plus "lucides", les zombies se regroupent et décident de prendre d'assaut l'île sur laquelle un échantillon d'humains réussit à survivre.
Profondément attaché à un cinéma du passé, Romero ne fait aucune concession aux nouveaux canons du film d'horreur (montage ultra rapide, grande bêtise des dialogues, héroïsation totale du personnage masculin…). Très proche en cela de John Carpenter, en particulier dans les scènes qui se déroulent sur l'île, il est de ceux qui font perdurer un certain classicisme dans leur mise en scène, tout en abordant les sujets les plus débridés. Il faut dire que le zombie, en lui-même, se plie peu à la mode. Très lent, il ne parle pas, il mange. C'est un peu un grand bébé qui a désormais réalisé qu'il a besoin de sa famille pour exister. Laissé seul, il est vulnérable.
Cinématographiquement, il s'associe donc fatalement à des plans qui durent, ses gestes ne pouvant être rendus perceptibles par un rythme syncopé. Le gros plan est aussi peu utile avec ce non-être dont le visage et le regard n'ont strictement rien à nous dire/transmettre. En somme, le zombie se filme principalement en plan large, et particulièrement en plan d'ensemble, en foule, ce qui nous ramène en arrière, à une forme anti-clipesque et plus proche des grandes heures du western. Vers une sobriété donc, mais qui n'enlève rien à l'incroyable énergie de ces scènes de guerre civile, de paniques et de massacres, où Romero sait brillamment manipuler les groupes et réussit toujours à faire sacrément peur.
Hanté par le western esthétiquement mais aussi thématiquement, Land of the Dead pose donc essentiellement une question liée au territoire. Si les morts sont parmi nous, et difficilement « éliminables » - une possibilité qui n'est même plus envisagée ici -, il faut trouver un espace où eux et les hommes puissent cohabiter. Le « message » politique de ce film, si l'on veut vraiment en définir un, serait sûrement à chercher de ce côté-là. En somme, sans jamais moraliser, Romero pose encore aujourd'hui un regard moral et humaniste sur un monde, et un genre cinématographique, en décrépitude. Et rien que pour ça, Land of the Dead nous fait du bien.
Shaun of the Dead
Un film d'Edgar Wright
Royaume-Uni, 2003 - 1h40
Avec Simon Pegg, Kate Ashfield, Lucy Davis, Nick Frost...
Sortie salles France : 27 juillet 2005)
Land of the Dead
Un film de George A. Romero
Etats-Unis, 2004 - 1h33
Avec Asia Argento, Simon Baker, Dennis Hopper, John Leguizamo...
Sortie salles France : 10 août 2005)
[Illustrations : 1. et 2. Shaun of the Dead - Photos © Mars Distribution ; 3. Land of the Dead - Photo © Pan Européenne Edition]