Star Trek de J.J. Abrams


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Retour vers le futur



J.J. Abrams a réussi l'impossible : dégeekiser Star Trek. En imaginant les origines de la série, avec une direction artistique incroyable, un casting parfait, un rythme constant mêlant action et humour sans perdre de vue sa relecture du soap, il livre l'adaptation qu'on n'attendait plus.
Quand Gene Roddenbery crée Star Trek en 1966, il lance ce qui deviendra le monument du space opéra télévisé. Dix avant Star Wars, il pose les bases d'un univers promis à s'étendre comme peu d'autres dans la pop culture. Trois saisons seulement permettront alors d'installer le mythe qui plus tard vers le milieu des années 1980 sera revisité par une constellation de spin-off (Next Generation, Deep Space Nine, Voyager, Enterprise). Au cinéma, le premier film naît en 1979, la Paramount cherchant à réveiller sa licence afin de surfer sur l'engouement pour la saga de George Lucas. Mais après dix films, dont six avec l'équipe d'origine (vieillissante sur la fin), et quatre avec la nouvelle, Star Trek s'est enfermé dans sa propre mythologie. L'échec de Star Trek: Nemesis au box office en 2002 l'a prouvé, la saga ne parle plus qu'aux milliers de trekkies errant de convention en convention. Une forme de rançon du succès.

On croyait alors Star Trek réservé à un public de nerds. Cette grande épopée qu'autrefois Sagan louait pour ses vertus philosophiques n'était plus très populaire. On oubliait qu'à ses débuts, chaque épisode abordait avec adresse des thèmes variés mélangeant politique, droit, religion, lutte des classes, racisme, technologie, etc. Le tout avec aux commandes de l'U.S.S Enterprise, la première équipe multiculturelle et pluriethnique de la télévision. Vers la fin des années 1960, Star Trek était un concentré dialectique et pop de son époque à laquelle elle tendait un miroir réflexif, utopique, démocratique, parfois psychédélique. Sa grande idée étant d'imaginer l'exploration infinie de l'espace comme une discussion interminable de notre destinée commune. Un tel univers ne pouvait rester donc plus longtemps au placard. Et c'est avec une joie fiévreuse qu'on accueille ce Star Trek par J.J. Abrams, grand ingénieur pop télévisuel choisi par la Paramount pour dépoussiérer le mythe.

Dégeekisation et famille

Onzième film de la saga au cinéma, Star Trek s'impose d'abord comme une grande entreprise de "dégeekisation". Avec sa fidèle équipe de scénaristes (Orci et Kurtzman), Abrams désenclave la série. Plus la peine d'avoir été initié, le film reprend tout à zéro en se situant avant l'originale. Quand Kirk, Spock, McCoy, Uhura, Sulu et les autres sortent de l'académie (Starfleet) pour une première mission les menant à combattre un Romulien belliqueux. En reposant ainsi les bases, le film relance la machine en n'effrayant plus les néophytes, tout en jetant des clins d'œil discrets aux fans. L'équilibre est parfait et la tentative de séduction réussie. Par sa construction, son ambition, ses choix, Abrams fait de son Star Trek un super pilote pour le cinéma, une version rêvée, sexy et moderne. Décomplexé, il embrasse la mythologie de la série avec une insouciance bienvenue qui ne trahit jamais, ou rarement, ses fondements. Il la revitalise en se l'accaparant, réveillant avec plaisir nos souvenirs tout en explorant un tissu inédit promis à des suites généreuses.

Pour Abrams, l'intrigue autour du Romulien revanchard est un prétexte. Ce qui l'intéresse est ailleurs. Moins dans le suspens du récit et son histoire de faille spatio-temporelle recyclée de Lost que dans les destins individuels et collectifs. Fidèle au leitmotiv des séries télé, Star Trek c'est d'abord l'équipage de l'Enterprise, une famille. La trajectoire des personnages et du film, centrée sur Kirk et Spock (et leurs parents), joue ainsi des liens filiaux, sentimentaux, des conflits, puis de l'amitié entre les deux hommes, afin que tous, après une série d'épreuves initiatrices, trouvent leur place et cohabitent ensemble. Point de psychologie pour autant, mais une étude de caractères emmenée à une vitesse hallucinante. Pour coller au surplus énergétique de ses héros, jeunes, rebelles, doués, qui font bouger les lignes de l'académie et du monde, Star Trek avance en effet à un rythme effréné. Mais nul égarement, malgré l'abondance des scènes d'action et un recours parfois systématique à la comédie. Le film réussit sans cesse à recadrer sur les personnages pour montrer comment nait leur groupe.

Soap blockbusterisé

On peut regretter la relative absence de dimension théorique. Ou que le grand projet d'exploration intergalactique de l'Enterprise soit raboté par le scénario et l'action. Pourtant, en revenant au soap, certes blockbusterisé, Star Trek reste fidèle à ses racines. Déplorer la relecture de certaines figures (Spock) serait mal voir sa logique visant à souligner leurs motivations et interactions affectives. Abrams trouvant l'équilibre idéal entre reboot et extension narrative d'une époque habilement insérée par le retour de Leonard Nimoy - moins pour l'hommage que pour un passage de témoin, à l'envers, superposant deux générations en effaçant l'espace qui les sépare. Mais là où Star Trek ressuscite la série mieux que ses dernières itérations cinématographiques, c'est sur le plan visuel. Doté d'une direction artistique à couper le souffle, il actualise en boostant au maximum l'univers graphique de Star Trek. Par sa lumière ciselée au réalisme soigneusement stylisé, ses couleurs aussi panélisées que les uniformes, ses peintures cosmiques et l'environnement lounge technophilisé de l'Enterprise, le film d'Abrams sublime tout ce que la série de Roddenbery avait imaginé.

Parcouru de visions : ce vaisseau romulien à l'allure d'une cathédrale gaudienne volante, le trou noir aspirant la planète Vulcain transformée en abstraction astronomique, ces batailles stellaires vertigineuses, Star Trek est d'une beauté constante. Un chef d'œuvre de composition, qu'on regarde sidéré et excité, comme quand on découvrait la série enfant, sans que jamais l'émotion plastique et ludique soit atténuée par cette mise en scène dans l'urgence. Abrams combine avec une sérénité étonnante les moments où le cadre laisse apprécier l'ampleur démesuré d'un plan, et d'autres où la caméra enveloppe les personnages dans un mouvement désaxé pris sur le vif. Cette vitalité dans l'univers de Star Trek, en cohérence avec le ton du récit, donne au film une spontanéité à la mécanique implacable : il est parcouru d'un souffle enthousiaste et généreux projetant loin dans son univers. Abrams réussissant à polir l'esthétique Star Trek pour la restituer avec une splendeur et un éclat puissants. Une vraie cure de jouvence. On n'en attendait pas moins de ce recycleur de génie.

Star Trek
De J.J. Abrams
Avec : Chris Pine, Zachary Quinto, Leonard Nimoy, Eric Bana
Sortie en salles le 06 mai 2009

Illus © Paramount Pictures France

Jérôme Dittmar

Le 04 May 2009
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