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Lorsque Lucas boucle Star Wars, personne n'y croit. Aussi bien les studios que les comédiens, voire ses anciens camarades de classe tels Brian De Palma qui, après avoir assisté à un premier montage du film (où les effets spéciaux étaient remplacés par des images d'archives de guerre), était très cynique à son égard : « c'est quoi la Force, qu'est-ce que c'est ce machin la Force ? ». Pour Spielberg, le film allait être un carton, il prévoyait déjà plusieurs millions de dollars de recettes, pas un hasard si plus tard les deux hommes travaillèrent ensemble sur Indiana Jones. Si l'expérience fut difficile, c'est parce que Lucas n'est pas un homme de plateau. Pour lui, le tournage est une expérience traumatisante, désagréable. George Milius (Conan) confiait que l'idéal d'après Lucas aurait été de tourner du porno, parce qu'il se tourne au chaud dans un appartement. On imagine à la rigueur un ILM du porno, mais mal Lucas derrière la caméra. Cette désaffection du plateau, des comédiens (il faut entendre parler Harrison Ford de sa direction d'acteur), de tout facteur réel voire humain est un signe.

En effet, dans La Revanche des Sith, il paraît plus pertinent de revenir s'attacher à l'esthétique. Cette disparition des corps est donc la conséquence d'un processus entamé dès les premiers épisodes. Ce processus a pour but la création d'une œuvre parfaite où il n'y aurait de séparation entre l'homme et la machine, le réel et sa création (numérique en conséquence). Lucas est, au sens fort du terme, un démiurge, un créateur. Il a inventé, et comme personne d'autre ne l'avait jamais réalisé alors (la seule comparaison possible étant Star Trek, mais elle n'incombe pas à un regard unique), un univers. Plus qu'un strict univers de cinéma, il a inventé un univers qui l'excède, par ses produits dérivés, jouets d'abord puis comics, livres, jeux vidéo etc. Par un ensemble de productions qui régénèrent infiniment l'objet initial, quelque chose dont la seule comparaison possible serait le jeu de rôle (Star Wars est d'ailleurs devenu un jeu de rôle). Cet univers (reproduisant à l'échelle interstellaire nos préoccupations terriennes), pour qu'il existe d'abord par le cinéma, devait donc progressivement atteindre un stade de perfection absolue où le réel (ses scories) serait effacé. Seulement en gommant progressivement les tâches de la réalité, un parfaisant son œuvre avec une obsession monomaniaque, Lucas s'est autant lancé dans une entreprise hygiénique - qui pour beaucoup a rendu les films glacés et stériles - qu'il a déployé son œuvre de manière hallucinante.

Il faut bien comprendre en quoi tout cela nous mène vers le projet de Lucas, en tant qu'œuvre totale, trouvant dans La Revanche des Sith son acmé visuelle. Celui (et ceux) qui crée ces images de synthèse (Lucas et ses infographistes) est davantage un concepteur-programmeur qu'un réalisateur, et le spectateur presque plus « un ensemble du programme ». En ce sens, comme le réel se dissout, la représentation elle aussi se dilue. C'est pour cette raison, notamment, que les héros désincarnés de la nouvelle trilogie, fondus dans l'ensemble de l'image, ont provoqué chez de nombreux spectateurs une anormale (en regard des attentes) déception. Anormale et pourtant logique. Il fallait regarder autrement, il fallait observer ces images depuis ce qu'elles étaient en tant qu'essence, comme projet de cinéma absolu, sujet et objet, source même de leur représentation, acte créateur.

Si La Revanche des Sith constitue ce moment ultime où la technologie fusionne avec l'entreprise esthétique jusqu'à sa perfection momentanée, les enjeux dramatiques (non négligeables, tout de même) paraissent eux aussi atteindre leur degré de perfectionnement, refermant ainsi l'œuvre en la bouclant. Chaque élément narratif de la première trilogie trouve ainsi ses explications, ses causes. Tentant peut-être même intuitivement de faire un pont entre les films, Lucas place plus d'humour tout en stigmatisant l'aspect tragédie. Ainsi certaines envolées lyriques autour d'Anakin dévoilent à merveille ses sentiments troublés et confus, révélant aussi une complexité psychologique qu'on n'avait pas vue depuis L'Empire contre-attaque. Mieux construit, plus rythmé, ce troisième épisode joue avec plaisir des montages alternés pour réunir dans une même perspective les héros du passé (ici) et futur (première trilogie). Alternant avec une remarquable fluidité les scènes d'action (nombreuses et parfois épiques) aux scènes dialoguées, Lucas redonne une certaine jouissance à la narration. Il acquiert un sens de la progression dramatique (autour d'Anakin surtout) et arrive même à faire jaillir quelques pics d'émotion dans l'histoire d'amour (finalement le centre du récit) entre Anakin et Padmé. Même si on se demande toujours si l'acteur le plus captivant de cette saga ne serait pas Yoda, soit une carte-mère. Preuve encore que l'œuvre de Lucas est arrivée, avec La Revanche des Sith, à sa plus grande cohérence : nous faire jouir devant une image, rien qu'une image. Le grand vide. Le grand tout.
Star Wars épisode III : La revanche des Sith
Un film de George Lucas
Etats-Unis, 2004
Durée : 2h20
Avec Ewan McGregor, Natalie Portman, Samuel L. Jackson, Hayden Christensen...
Sortie salles France : 18 mai 2005
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