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Cinéaste intéressant, Alain Corneau n'en reste pas moins un élève trop consciencieux, trop appliqué. Dans Stupeur et tremblements, il s'évertue à trouver des équivalents visuels au style d'Amélie Nothomb, souvent de manière laborieuse. Il ne parvient pas à couper le cordon et s'enferme dans les mots. Le film s'en appauvrit et finit par manquer d'air, de vie.
Là se situe le problème essentiel de Corneau. Intéressant cinéaste, il n'en reste pas moins un élève trop consciencieux. Quand il réalise d'après un scénario original, il se place toujours dans une continuité, une descendance qui parfois le sclérose (voir La Menace, Le Choix des armes ou Le Cousin). Et si le film trouve sa source dans un roman, Corneau s'évertue à trouver des équivalents visuels au style de l'auteur, souvent de manière laborieuse. Ainsi, dans Stupeur et tremblements, les envolées lyriques et les bifurcations irréelles s'accrochent aux mots d'Amélie Nothomb (lire notre interview - sept 2001). Le personnage de Sylvie Testud, nommé comme il se doit Amélie, est une Belge qui, de par son enfance passée au pays du Soleil Levant, est persuadée qu'elle peut devenir une vraie Japonaise. Ayant appris la langue, elle trouve un emploi de traductrice dans une société locale sise au milieu d'un gratte-ciel de Tokyo. L'intégration ne se passera pas comme prévue. Aussi, régulièrement, pour s'échapper de ces bureaux étouffants, de cet univers de tension et de cruauté, elle s'approche d'une vitre et, comme l'imagine Nothomb, "se défenestre en se jetant dans la vue". Ce qui donne sur l'écran un résultat contestable, en l'occurence une Sylvie Testud flottant dans l'air, au dessus d'un tapis urbain hérissé d'immenses immeubles.
Ces instants baroques, répétés, ne trouvent jamais leur place dans ce film qui oscille entre la fable à la Kafka et la simple satire des antagonismes entre Orient et Occident. Corneau ne parvient pas à couper le cordon et s'enferme dans les mots. Le film s'en appauvrit et finit par manquer d'air. Une preuve supplémentaire en est l'omniprésence de la voix-off. De langue française, elle s'oppose aux dialogues prononcés en japonais. Cette confrontation est supposée relayer la problématique du film, en fait "le" grand thème d'Alain Corneau, la quête identitaire d'un personnage au risque de sa propre perte. Elle montre surtout, ici, l'incapacité du cinéaste à s'affranchir des origines. Par crainte peut-être de se perdre lui-même dans une libération jugée trop angoissante.
Pourtant, Corneau devrait plus souvent s'émanciper, sortir des ornières. Lorsqu'il s'y risque, ses images se mettent enfin à palpiter. Ainsi en est-il dans Stupeur et tremblements de l'ouverture et la fermeture, comme toujours chez lui insolite et intrigante ; de l'utilisation des Variations Goldberg de Bach ; ou de l'insertion brutale mais justifié d'un extrait de Furyo d'Oshima, qui malmène à bon escient un film trop lisse et trop sage. Ce caractère polissé se révèle un comble pour la peinture d'un personnage - d'une romancière ? - qui se voudrait excentrique, même dans son respect des traditions japonaises. Des humiliations subies par Amélie, jamais n'effleure la moindre impression de dureté. L'indifférence seule nous envahit. Alors, par dépit, on se prend à remarquer que le film est tourné en caméra numérique HD et que sa profondeur de champ est étonnemment claire. Ce qui témoigne d'une réelle avancée technologique. D'Alain Corneau, nous étions cependant en droit d'attendre un peu plus que ce simple accomplissement technique.
Stupeur et tremblements
Réal.: Alain Corneau
d'après le roman d'Amélie Nothomb
Avec: Sylvie Testud, Kaori Tsuji, Taro Suwa, Bison Katayama et Sokyu Fujita.
France, 2003, 1h47.