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Jonathan Caouette est un jeune garçon de onze ans lorsqu'il tourne un de ses tout premiers films. Une courte séquence dans sa salle de bain où, travesti, il joue de façon étonnamment réaliste les angoisses de sa mère effrayée à l'idée de se faire à nouveau battre par son compagnon. Jonathan, en effet, est le fils d'une beauté texane du nom de Renée LeBlanc, ex-enfant mannequin tombée du toit de sa maison à l'adolescence, et que ses parents voulurent soigner à coups d'électrochocs. Né d'un mariage éphémère, il assiste au viol de sa mère avant de vivre son enfance dans une famille d'accueil qui le maltraite, tandis que Renée passe ces années à être ballottée d'un hôpital psychiatrique à un autre. Vers l'âge de 10 ans, Jonathan retourne chez ses grands-parents, qui l'élèvent en l'absence de Renée.
Si Jonathan n'en a pas fini avec les expériences traumatiques - l'absorption de deux joints chargés au PCP le plonge durablement dans un état de dédoublement de personnalité -, il commence dès lors à filmer. La caméra devient pour lui une bouée de sauvetage à laquelle il se rattache pour mieux s'extirper d'une vie douloureuse. Une bouée de sauvetage qui prend aussi la forme d'un regard tiers, celui qui impose une exigence accrue dans la qualité de ce qui est vécu, car ce qui est vécu est dès lors susceptible d'être montré.

Dans cet effort de synthèse, la caméra, le capteur d'images de Jonathan Caouette joue au moins deux rôles. Elle lui permet d'abord de faire exister une partie de son identité qui ne peut se révéler au grand jour - ses premiers films où il joue le rôle d'une femme sont tournés nuitamment, dans l'obscurité de la salle de bains. Et de même qu'il parvient à se sauver par le cinéma, Jonathan tourne la caméra vers ses proches pour les ramener à la vie. Ainsi de ce zoom infiniment amoureux sur le visage de son compagnon David, ou encore de cette scène où il demande à sa grand-mère presque mourante, à peine consciente, d'enfiler une perruque et de passer la main dans ses cheveux pour faire revivre une sensualité digne de Bette Davis. Cette thérapie, Jonathan tente également de l'appliquer à sa mère. Mais lorsqu'il revient la voir à Houston où elle a à nouveau trouvé refuge chez le grand-père Adolph, Renée vient de perdre la tête à la suite d'une overdose de lithium. Les tentatives de Jonathan pour la confronter à Adolph, pour les faire parler de leur passé, se soldent par un échec. La scène inquiétante où Renée tutoie une citrouille, tout en étant prise d'un fou rire hystérique, est l'unique plan long du film.
Il serait très incomplet d'aborder Tarnation sans évoquer sa richissime bande son, faite notamment de ballades américaines des années soixante-dix et quatre-vingts qui bercent le spectateur de façon envoûtante, tout comme les chansons de Nick Drake ou de Marianne Faithfull surent chaque jour rendre la vie de Jonathan plus supportable. Ce journal intime filmique entièrement monté sur le logiciel iMovie, réalisé grâce aux techniques les plus contemporaines de traitement de l'image, commence ainsi - avant même l'apparition noir et blanc du visage de Renée mi-ange mi fantôme - sur fond d'écran obscur par un simple son : celui du cliquetis mécanique d'un projecteur de cinéma.
Tarnation
Réal.: Jonathan Caouette
Avec Jonathan Caouette, Renée LeBlanc, David Sanin Paz
Etats-Unis, 2003, 88 mn
Sortie nationale le 10 novembre 2004
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