Démineurs de Kathryn Bigelow


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Point de rupture



Kathryn Bigelow signe avec Démineurs une œuvre personnelle, radicale, stylisée, où les obsessions qui l'agitent depuis ses débuts se reconfigurent au sein d'un film d'action sur les GI'S plongés dans la cocotte minute irakienne. Délaissant le politique, la cinéaste va droit à l'essentiel.
Kathryn Bigelow n'est pas seulement la plus grande réalisatrice américaine vivante, elle est surtout une cinéaste profondément mésestimée. Apparue à l'orée des 80's avec trois chefs-d'œuvre venus de nulle part (The Loveless, Aux frontières de l'aube et Blue Steel), elle a immédiatement installé son cinéma autour de deux motifs fondamentaux : vampirisme et western. Pour Bigelow, ce dernier n'est pas une question de code, de figure et encore moins de genre à réactualiser. Comme son cinéma n'est jamais maniériste et plus volontiers autiste, il va vers une forme de rapport archaïque. Démineurs, présenté à Venise en 2008 où il avait provoqué une petite polémique, s'inscrit dans cette lignée et témoigne d'un sérieux retour de Bigelow. Si son sujet et sa situation géographique, le travail des GI'S chargés de déminer les bombes artisanales en Irak, peuvent sembler éloignés de ses préoccupations ou lui ouvrir de nouveaux horizons, ils sont en vérité le prétexte d'une œuvre définitivement personnelle et assez peu d'actualité. Ce qui n'a pas manqué d'énerver : on ne traite pas d'une chose aussi sérieuse que la présence des militaires américains en Irak, sans prendre en compte tout le chichi géopolitique ou choisir son camp. Mais la politique n'intéresse pas la cinéaste. Elle ne se demande pas quelles sont les motivations de cette armée d'occupation, comme elle ne cherche apparemment pas à comprendre ce que celle-ci provoque sur la population irakienne. Pourquoi ? Parce que Bigelow voit plus loin.

Men at work

Construit comme une succession de tableaux sur le travail des démineurs, le film paraît d'abord voué à l'itération méthodique de scènes d'action prenant le genre (du film de guerre) à revers : jouissance des désamorçages auscultés en détail, long et précis duel leonien au sniper, amplification maximale de situations minimalistes. Ainsi les deux tiers du film s'organisent comme la répétition besogneuse de soldats anonymes (les stars sont reléguées aux seconds rôles) au sein d'une équipe dont l'un des membres, le sergent James, vient remplacer son prédécesseur mort en mission. Chaque séquence rejoue alors le même dispositif d'un quadrillage topographique par les soldats et la caméra pendant que le démineur désamorce la bombe. Si le filmage évoque au départ Greengrass (le chef op' vient de Vol 93), Bigelow évite tout réalisme journalistique pour insister sur la décomposition minutieuse et sensible des gestes professionnels. Se nouent alors plusieurs enjeux : l'optimisation d'espaces centripètes aux allures de poudrière géante. Le quotidien des soldats sur le terrain, pris dans l'égrenage absurde des missions et des jours. Et surtout les relations du trio de personnages, où le Sgt James, tête brûlée prêt à prendre tous les risques et mettre ses coéquipiers en péril par goût du danger, bouleverse la mécanique des situations. Pour Bigelow, il est l'élément central sur lequel repose tout le film.

War is a drug

Cousin de Patrick Swayze dans le sous-estimé Point Break (western version surfeurs californiens), le Sgt James est accro au danger, jusqu'à menacer de contaminer son entourage (vampirisme). Il est surtout le leitmotiv du cinéma de Bigelow, chez qui les héros flirtent aveuglément avec la mort pour échapper à leur condition et retrouver une essence perdue. Mû par une pulsion primitive et viscérale, James cherche dans ce fix aux situations extrêmes, renvoyant au carton d'ouverture assimilant la guerre à une drogue, une forme de liberté originelle. Ancrée dans la mythologie américaine et son rapport à l'espace, celle-ci répond à l'angoisse et la perte d'un monde doublement achevé dont le cinéma est le témoin : Bigelow se situe après le western et Easy Rider, lorsqu'il n'y a plus de frontières sinon de limites à dépasser et quand toutes les utopies sont tombées. L'Ouest et sa conquête émancipatrice par les pionniers n'étant plus qu'un souvenir, l'homme cherche donc un moyen de substitution pour palier ce désenchantement d'un territoire où jouir sans entraves : les sports extrêmes dans Point Break, la violence dans Blue Steel et Aux frontières de l'aube, le virtuel dans Strange Days, ici le déminage. La drogue, et par conséquent cette guerre, devenant une manière de fuir son environnement (la famille, nerf de l'Amérique, apparaît en contrepoint), tout en réveillant les motifs archaïques d'une civilisation bâtie dans la violence et sur un héroïsme en ruines.

Near Dark

La liberté que recherchent les héros de Bigelow dans leur accoutumance au danger est la dernière stimulation possible offerte à des figures solitaires. Cow-boy esseulé et inconscient de ses actes, le Sgt James réveille l'image d'un pays déboussolé rejouant en boucle et à vide ses fondements identitaires. La guerre, par définition contrôle d'un territoire, est comme mise à nue : avec son air de nouveau far west, l'Irak semble la répétition impossible et interminable d'une Amérique bercée d'illusions. Une terre où en partant pour offrir un idéal de liberté qu'ils n'ont plus pour eux-mêmes à d'autres populations, les soldats sont mis devant leurs propres limites. Bigelow va ainsi à l'essentiel. Elle montre l'absurdité répétitive et fantasmatique d'une conquête libératrice de l'espace que le Sgt James croit maîtriser par ses gestes, alors que ceux-ci sont un aveu d'impuissance. Avec son récit épuré où l'hyper-réalisme côtoie l'abstraction poétique, la cinéaste resitue enfin dans le passage du jour, soumis au contrôle du cadre et des opérations, à une nuit aux images mouvantes et incertaines, le cœur obscur de son film. Le temps de deux scènes hallucinées naît un monde aux frontières de l'aube où le Sgt James dérive vers ce qui le mènera à s'interroger sur son addiction, sans pouvoir s'y soustraire.


Démineurs
De Kathryn Bigelow
Avec : Jeremy Renner, Anthony Mackie, Brian Geraghty, Ralph Fiennes, David Morse
Sortie en salles le 23 septembre 2009

Illus © SND

 

Jérôme Dittmar

 

Le 22 September 2009
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