On ne sait encore trop par quel bout prendre ce cinéma digital inventé en Asie puis débarqué à Hollywood. Ces films mutants dont
Sin City et
300 sont devenus les têtes de pont en même temps que le grand public prenait connaissance de l'existence de
Frank Miller, père ou auteur des deux bidules qui en ont traumatisé plus d'un. Difficile de juger de ces œuvres impures par essence, tentant la symbiose parfaite et idéale entre le cinéma traditionnel et le tout numérique pour respecter au plus près l'esthétique des graphic novel de Miller. La lumière est devenue crépusculaire, presque mortuaire. Ses reflets sur la peau ont quelque chose de morbide, comme si les corps, noyés sous un puissant vernis numérique, n'étaient plus que les pâles reflets des acteurs. Plus rien de vivant, de naturel, tout est artifice, jusqu'à l'excès.
The Spirit, hommage au personnage inventé par
Will Eisner, mentor de
Frank Miller qui signe ici sa première réalisation en solo, ne change a priori pas la donne. Pourtant quelques éléments varient ou renforcent ce qui était déjà à l'œuvre dans
Sin City. Des détails qui nous font dire que Miller se situe à plusieurs frontières tirant ses films, et
The Spirit en particulier, vers des zones en apparence contradictoires.
Les premières images du film évoquent spontanément
Sin City : son esthétique pulp archi saturée, laquée ; son ambiance fantasmatique de film noir dont Miller est resté traumatisé ; ses effets graphiques avec les touches de couleurs surgissant d'un noir et blanc tranché. L'atmosphère est nocturne, urbaine, brumeuse, ostensiblement clichée : succession de bribes balisées de New York, ses façades, ses toits, ses châteaux d'eau, et c'est tout - ce qui est peu pour une ville supposée être un personnage central de l'intrigue (sans doute la chose la plus ratée du film). Toujours à l'image de
Sin City, l'espace est mort, sans perspectives, de profondeur de champ, tout est fabriqué, numérisé. Les corps des acteurs, héros ou femmes fatales, collent à leurs figures de papiers, comme dépossédés de leurs enveloppes. La mise en scène au sens classique a disparu. Elle devient une mise en image, une composition, arrangement de décors et de corps sur une série de plans construisant des bouts de scènes juxtaposées. L'image est pensée en deux dimensions, rarement en termes de volume, de verticalité ou d'horizontalité. Pourtant,
The Spirit comme
Sin City n'est pas un comics filmé, il est plus et moins que ça. Car
Frank Miller, dieu vivant du graphic novel, invente autre chose.
Le paradoxe qui frappait
Sin City est accentué dans
The Spirit : moins un film misant sur sa sensualité visuelle que son envie et besoin de narration. Rien n'a donc changé, c'est pire,
The Spirit est un film archi écrit. Il y a là une volonté de respecter l'œuvre de
Will Eisner, mais peu importe. Car du passage de l'écrit pour la bande dessinée au scénario, Miller n'a pas conscience des différences de format. Au final, il ne fait pas du cinéma, d'ailleurs il n'en a absolument aucune idée. Pour cette raison,
Sin City et plus encore
The Spirit, sont noyés dans un océan de dialogues, jusqu'à l'overdose. Ses tunnels de bavardages interminables nuisent à l'action et au récit qui ne peuvent s'en passer. Mais en dépit de ces faiblesses, l'artificialité du film, le jeu des acteurs, tous absolument faux ou grotesques (volontairement ou non) renvoient à une ambiance et une esthétique de vieille série B télévisée. Ce côté fauché et très théâtral, sur une structure pleine de ruptures de tons (émaillée d'un comique absurde et grotesque plaisant), donne au film un charme collant aux fantasmes néo noir de
Frank Miller - en un sens, il réinvente le film de studio. Au final une œuvre personnelle, radicale, pas évidente, parfois limite voire laborieuse, mais sans hésitation la plus passionnante de son auteur sur un écran.
The SpiritDe
Frank MillerAvec :
Gabriel Macht,
Samuel L. Jackson,
Scarlett JohanssonSortie en salles le 31 décembre 2008
Illus. © Lions Gate Films