The Yards de James Gray


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sous le signe des actes manqués



Après Little Odessa (1994) qui avait remporté le Lion d'argent du Festival de Venise et le Prix de la Critique du Festival de Deauville, on avait crié au génie à propos de son réalisateur, James Gray, alors âgé d'à peine 24 ans. Que de remous donc autour de cette seconde production du jeune prodige !
Pourtant, du Brooklyn de Little Odessa au Queens de The Yards, la distance parcourue n'a pas été si longue. James Gray nous gratifie d'un film en demi-teinte. Il y décrit les atermoiements de Léo Handler (Mark Wahlberg), résolu à faire table rase de son passé carcéral. Mais bientôt témoin des affaires louches de son oncle Franck, patron de l'Electric Rail Corporation, Léo retombe dans l'engrenage d'une violence dantesque. Nous ne sommes pas si loin des rivalités de factions dans la jungle new-yorkaise de son premier film.

A vrai dire, The Yards est un film à double tranchant. Vous serez conquis ou radicalement déçus. Le film se place sous le signe des actes manqués, c'est-à-dire une sorte de course à l'identité, course où les personnages doivent recoller les morceaux épars de leurs vies abîmées. Bizarrement, jusqu'à la fin de la projection, un doute plane sur le but qu'a voulu assigner James Gray à son film. En dépit d'amitiés qui volent en éclats, en dépit d'âmes mal raccommodées, il n'y a aucune progression dans ce film esthétiquement abouti (au crédit de Harris Savides, le travail remarquable sur le clair-obscur inspiré du peintre Georges de la Tour) mais vide. Ce vide tient sans doute à une symbolique surchargée. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, gagner en complexité n'est pas, loin de là, un gage de réussite.

Manifestement Léo Handler veut à la fois se détacher et s'identifier à une figure paternelle en la personne de James Caan. Cette démarche identificatoire, pivot du scénario, maintient - à l'inverse du résultat désiré - le personnage dans un no man's land sans repères fixes. Et au croisement de ce complexe d'Oedipe, on retrouve la bataille fratricide de Caïn et Abel (Wahlberg face à Joachin Phoenix) et là, le trait est par trop caricaturé. Tous les êtres de The Yards sont à la dérive. C'est un fait. Quelque chose entre la tragédie shakespearienne et l'univers noir d'un Elia Kazan. Mais à force de trahisons, de complot mafieux et de liens sociaux rompus, on ne sait plus très bien dans quel genre on est ; dans un drame social dont on observe patiemment les démêlés ou dans une farce macabre, jalonnée de signes, d'amorces qui restent lettres mortes.

The Yards se fonde sur une psychologie à la fois noire et cornélienne, à l'instar d'un Rocco et ses frères, mais cette psychologie sombre dans des archétypes figés que le déroulement de l'action arrive à peine à bousculer. Archétypes qui semblent désormais éculés et désuets depuis la parfaite maîtrise qu'en ont fait Coppola ou De Palma. Le principal reproche serait alors cette énorme force d'inertie qui balaye toute la tension, toute l'intensité du film vers des marges obscures. Du coup, nous restons sur notre faim. James Gray veut nous faire croire, et ceci jusqu'au bout, qu'il y a une sorte de fatum qui s'abat sur les protagonistes, que l'on ne saurait enrayer. Ce qui à l'origine se voulait fatalité de la condition, cercle vicieux, se transforme rapidement en un tempo plat et ennuyeux. Ce que nous croyions être une marche vers un dénouement crucial finit en attente prolongée. D'autant plus que M.Wahlberg, censé être le catalyseur du film, est claquemuré dans une transparence pesante. Dommage également que le va-et-vient entre Eros et Thanatos, l'intrication entre une pulsion de vie (elle se traduit dans le rapport de Léo et de sa mère) et une pulsion de mort (l'attrait pour l'argent facile, la déroute d'exister...) soit trop manichéen.

Si James Gray tâtonne dans la recherche d'un équilibre, on saluera en revanche la prestation de Charlize Theron dans la peau d'Erica Stoltz, en jeune femme insoumise et délurée. Quelque part, James Gray a construit ce film comme une mise en garde contre l'idéologie capitaliste et sa férocité. Mais n'est-ce pas sur une impasse idéologique que le film se termine avec cette scène de délation ? Si l'épisode de l'audition finale, (qui évoque La Main basse de Francesco Rosi) est ici à considérer comme une libération, il n'en demeure pas moins que ce n'est pas vers l'innocence que débouche cet acte, mais vers une culpabilité moindre. En accusant l'autre, on se dédouane. Bref, il manque à The Yards cette alchimie qui vous hypnotise. Et peu importe les lauriers du passé car à l'aune de ce dernier film noir, James Gray est loin de faire l'unanimité.

The Yards
De James Gray
Avec Mark Wahlberg, Joaquin Phoenix, Faye Dunaway
Etats Unis, 2000, 1h55

Anthony Dufraisse Le 01 novembre 2000