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Epique, grandiose, tragique, le nouveau film de Paul Thomas Anderson déjoue les attentes pour réinventer un cinéma des pionniers américains, une fresque au souffle long et aux longs cours, une terrible parabole où religion rime avec destruction. Un grand morceau de cinéma.
Les grands espaces de l’ouest, la famille, Dieu et le pétrole. Voilà en somme de quoi retourne There Will Be Blood, qui se situe à l’essor de l’industrie pétrolière, lorsque les patrons venaient encore de la terre et du peuple. Parmi eux, Daniel Plainview pourrait être le parfait exemple de la succes story : l’ouvrier devient en effet constructeur de puits de pétrole puis millionnaire en quelques décennies. La mythologie des pères fondateurs de l’Amérique ne cesse de fasciner les cinéastes et trouve ici un nouveau visage. Quelque part dans la descendance du chef d’œuvre La porte du paradis de Cimino, Paul Thomas Anderson étonne pourtant son monde avec There Will Be Blood, qui se révèle en fait très vite être un portrait implacable de ce qu’on appellera volontiers un monstre.
Daniel Plainview est ainsi dévoré de l’intérieur, rongé par la misanthropie et l’amertume. Pourquoi, d’où vient cette haine de l’Homme ? Nous ne le saurons jamais vraiment, et c’est bien pourquoi le film nous offre l’un des personnages de cinéma les plus intenses vus depuis longtemps. Daniel Day-Lewis, plus tendu et sauvage que jamais, livre ici une de ces performances qui coupent plus d’une fois le souffle et inscrivent immédiatement leur rôle au panthéon des figures cinématographiques incontournables. Le regard noir, la mâchoire crispée, la diction sèche et taciturne, l’homme d’affaire rustique va progressivement glisser vers une violence incontrôlable, en particulier face à un jeune prêcheur qui tente de le convertir à son église (Paul Dano, l'ado perturbé de Little Miss Sunshine, époustouflant). Leur jeu du chat et de la souris, fait d’enjeux financiers autant que spirituels, nous valent quelques scènes inoubliables, où chacun prend plaisir à humilier l’autre. Plainview, contraint de se convertir pour obtenir des terrains, se livre ainsi au jeu du prêche fanatique et enfiévré du jeune prêtre, avant de lui serrer la main comme pour conclure leur pacte. Sans espoir et sans amour, Plainview le solitaire se moque de toutes les conventions de l’Amérique naissante. Une cruauté nihiliste qui peut avoir quelques aspects particulièrement jubilatoires.
La mise en scène d’Anderson trouve ici une ampleur magnifique, mais jamais lyrique, car très ancrée dans la terre, et dans ces paysages américains désertiques qui semblent habiter les personnages autant que ceux-ci les habitent. C’est finalement avec bien peu d’effets, mais un beau travail de reconstitution historique, qu’il parvient à donner un véritable souffle épique à ses images. La musique parfois un peu trop envahissante, composée par Jonnie Greenwood de Radiohead, agit pleinement dans ce sens, en se développant souvent depuis un son naturel (passage d’un train, bruit des métaux lourds), créant une rupture entre des compositions modernes et ces images du passé recomposé. Un léger malaise se déploie alors de ces paysages calmes, sous lesquels sommeille le pétrole qui va bientôt déclencher des guerres. Tout comme le visage de plus en plus marqué de Plainview, derrière lequel coule une haine que rien ne semble pouvoir éteindre.
There Will Be Blood
De Paul Thomas Anderson
Avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Dillon Freasier
Sortie en salles le 27 février 2008

Illus. © Walt Disney Studios Motion Pictures France