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Les histoires appartiennent à ce qui est déjà connu, sans importance, expédié à la périphérie de l'action tandis que son cœur est tenu par la question de l'énonciation : un « comment se racontent les histoires à travers l'Histoire ? » qui montre la disparition d'un monde et l'émergence d'une réalité nouvelle. La fuite des repères fournis par une culture séculaire mais perdant peu à peu son sens et sa fonction stabilisatrice, le trouble du présent désorienté par l'intégration d'une culture nouvelle, radicalement étrangère à l'ancienne tradition, indiquent que si la révolution communiste n'a pas eu lieu à Taiwan, l'île n'a pas pu maintenir à elle seule l'ordre culturel d'un monde en train de disparaître sur le continent. Elle a même, de façon contradictoire par rapport à lui, intégré elle aussi le mouvement de transformation qui voulait « faire table rase du passé », pour vivre une révolution sinon capitaliste, du moins fortement marquée par l'apport de la culture anglo-saxonne. Ainsi, le dernier personnage incarné par Shu Qi, qu'avant cela on a vu en hôtesse de bar (« 1966, Kaohsiung, le temps des amours »), puis en courtisane aspirante concubine (« 1911, Dadaocheng, le temps de la liberté »), est celui d'une jeune chanteuse à la mode (« 2005, Taipei, le temps de la jeunesse »), que le cinéaste décrit notamment en train de composer sur son ordinateur, en un chinois dont il souligne que la structure graphique est transformée pour les besoins du clavier et de l'écran, les textes de chansons qu'elle interprète en anglais sur la scène underground de Taipei.

Three times s'organise donc selon le principe d'une mise en péril du fil narratif qui est effectuée par la transposition cinématographique d'un trouble de l'énonciation. Le bégaiement, la répétition compulsive de la même syllabe deviennent ici fixation et répétition de la même scène avec, d'une scansion à l'autre, la juste quantité de différence nécessaire pour que le même apparaisse dans l'étrangeté d'un instant nouveau. Les trois épisodes qui semblent raconter la même chose sont encore travaillés, de l'intérieur, par la figure de la répétition. Ainsi, le fil des histoires vole en éclats mais, parce que ces éclats répondent à l'exigence d'une vision de l'Histoire, le cinéaste maintient intacte pour le spectateur le plaisir de la durée et la surprise de la succession des plans, tout entière contenue dans la puissance plastique du rythme et des images comprises non plus comme des forces démonstratives, mais comme des formes symboliques du temps, ou de l'époque, qu'elles représentent.
Three Times (Zui hao de shi guang)
Un film de Hou Hsiao Hsien
Taiwan, 2004
Durée : 2h
Avec Shu Qi, Chang Chen, Mei Fang...
Sortie salles France : 16 novembre 2005
Sur le web : - Consultez salles et séances sur le site Allociné.fr
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