Tigerland de Joel Schumacher


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La parabole des aveugles



Tigerland est un objet étrange, surprenant par son caractère hybride. Son relatif intérêt réside moins dans son sujet que dans le traitement visuel de celui-ci.
Ce n'est pas en effet la révolte d'un bidasse au milieu de la pression militaire d'un camp d'entraînement, avant le départ pour le Vietnam en 1971, qui éveille notre attention. D'autant plus que le développement est fort consensuel et dénué de toute réelle remise de ce système que Weber décrivait comme la forme la plus primaire de société humaine. Non, la singularité de l'œuvre est ailleurs. Elle tient dans le fait qu'elle pose bien involontairement la question du style.

Car cette production de la Twentieth Century Fox, qui débute par les célèbres spots lumineux balayant les cieux de la Cité des Anges, présente une image granuleuse, sale, fauchée. Schumacher a ainsi, semble-t-il, l'ambition des chiffres. Après les catastrophes et les horreurs de 8mm, il s'attaque au format supérieur, le 16 mm. Et pour parfaire ce choix, il décide de donner à son film un aspect qui rappelle le dogme édicté par de roublards danois dans les années 90.
Il est bien sûr aisé de démontrer l'inanité de ce geste, son opportunisme aveugle. Le dogme se veut en effet un affranchissement des contingences économiques, et amène, soi-disant, à se libérer des artifices édicté par le cinéma dominant. Ses contraintes dessineraient donc le cadre d'une liberté créatrice résultant de choix idéologiques. Schumacher, en reprenant son esthétique, révèle une fois de plus sa cécité et son imbécillité. Son film, sorti d'un grand studio et consistant en une reconstitution historique mêlant spectacle et testostérone, va à l'encontre des règles qu'il prétend suivre. Pour tout dire, il imite sans comprendre.

Mais l'incongruité de Tigerland nous amène encore bien au delà. Quand Schumacher prétend marcher dans les pas des "dogmatiques", c'est un peu la parabole des aveugles qui se rejoue devant nous. En les singeant, il entraîne tout le monde dans sa chute. Cet "à la manière de" révèle la fausseté des Lars von Trier et autres consorts. Il désamorce toutes les velléités révolutionnaires de leur projet et démontre qu'il n'était que paroles jetées dans l'air par pure provocation. D'ailleurs la Palme d'or de Dancer in the dark décerné par un Besson nourri au lait d'importation laissait déjà entendre toute la tartuferie de ce dogme informe. Ne peut être révolutionnaire que ce qui est irréductible à tout système d'embrigadement. En montrant qu'Hollywood peut accaparer sans vergogne les règles qui prétendent la dynamiter, Schumacher prouve en toute naïveté les prétentions de celles-ci.

Tigerland
De Joël Shumacher
Avec Colin Farrell, Matthew Davis, Clifton Collins Jr.
Etats Unis, 2000, 1h41.

Manuel Merlet Le 30 mai 2001