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Pas de fantômes, dans Tokyo Sonata, mais des non-dits, des silences, des secrets. Le père cache son licenciement à sa femme, le fils aîné cache à son père son désir de s'engager dans l'armée américaine, le fils cadet cache sa passion pour le piano... Et la mère clôt ce cercle hermétique en gardant le secret de ses fils. Tout cet équilibre instable, écorce prête à flancher, est représenté avec une fausse sérénité rythmique, héritée d'Ozu, dans des intérieurs japonais figés. L'asphyxie guette, et la tempête, intérieure, ne demande qu'à tout détruire. Chacun joue un rôle prédéterminé dans cette famille japonaise typique, à la limite du cliché : le père incarne l'autorité, la mère arrondit les angles, et les enfants obéissent. Quand ils se retrouvent à table pour le dîner, rien ne doit bouger tant que le père n'a pas fini sa dernière goutte de bière. Lui seul peut briser le silence. Or, et c'est bien là le drame, il ne le brise pas, comme son collègue chômeur en costard cravate. Croisé à la soupe populaire, ce pro du mensonge vit dans une mascarade totale, soigne les apparences en programmant son portable pour qu'il sonne à intervalles réguliers. Kurosawa en fait un personnage comique, mais surtout terriblement pathétique. L'humour du film est d'ailleurs désespéré, à l'image de cette sentence définitive du père reprochant à son fils un mensonge : « ce que je déteste le plus au monde, c'est la lâcheté ».
Film cocotte-minute, à la violence d'abord contenue, Tokyo Sonata est imprégné d'un suspense bergmanien. Suspense entretenu par un art du montage en syncope, appuyant sur les temps faibles : les scènes du karaoké humiliant et de la première leçon de piano sont coupées nettes, avant la première note. Quelque chose doit sortir de ce statu quo intenable et muet. Le film « éclate » dans le dernier tiers, et se fait enfin mouvement. Les personnages se dispersent et fuient tous, chacun à leur manière (la mère kidnappée, le fils cadet en fugue, le fils aîné en Iraq, et le père dans la nuit), se croisent parfois, en rêve ou non, mais finissent chacun dans une impasse. « Peut-on repartir de zéro ? » implore la mère, à genou devant la ligne d'horizon blanche d'une plage plongée dans la nuit. Le Japon post-moderne, en crise, peut-il se relever ? Faut-il s'agiter vers l'extérieur, et suivre passivement les traces des Etats-Unis ? Ou bien se replier sur les valeurs ancestrales de la culture nipponne, et mourir d'immobilisme ? Ne cédant pas au pessimisme (le film est d'ailleurs baigné dans une lumière aux teintes douces et chaudes), Kurosawa laisse ces questions en suspens. Une chose semble certaine, pourtant : pour que l'espoir émerge à nouveau, le silence doit être rompu. Les premières notes de la Sonate annoncée ont la grâce de l'aube, et la beauté d'une renaissance, fut-elle éphémère.
Tokyo Sonata
De Kiyoshi Kurosawa
Avec Koji Yakusho, Teruyuki Kagawa, Kyôko Koizumi
Sortie en salles le 25 mars 2009

Illus.© ARP Sélection
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