Tomb Raider de Simon West


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Déclinaison de la frustration



Oubliez le nom de Lara Croft. Dorénavant il vous faudra l'appeler Lady Croft. Car si Tomb Raider est un film adapté d'un jeu vidéo, il est aussi et surtout placé sous le signe de l'après. Il est une création de l'après-virtuel, de l'après-cinéma, de l'après-romanesque. Il provient d'un temps qui, tout en succédant à ces âges du passé, les contient tous les trois.
Avec Tomb Raider, nous sommes dans un espace flou où une volonté d'oubli des origines se heurte à l'impossibilité de s'en abstraire. Autrement dit, ce film cherche à couper le cordon qui le relie à l'univers dont il émane, celui du jeu vidéo, pour devenir ce qu'il n'est peut-être pas encore, un objet de cinéma. La première séquence qui voit l'héroïne détruire un robot sorti de nulle part est à ce titre explicite. S'y joue l'assassinat du père, de ce monde électronique que le film va chercher à faire disparaître de nos mémoires. Mais, comme le fantôme de celui que l'on regrette, il va revenir en hanter les images.

Chaque plan naît d'une hybridation entre le réel et le virtuel qui trouve sa parfaite incarnation dans Angelina Jolie, actrice à la beauté monstrueuse. Quant aux scènes d'action, pléthoriques, elles sont au cœur de cette opération. Le vrai s'y mêle au faux, et le trucage à son envers. On sent dans leur déroulement une tension entre l'imagerie cinématographique et la logique ludique et répétitive du jeu vidéo. De ce tiraillement va naître une frustration.

Il y a en effet incompatibilité entre l'interactivité offerte par l'univers originel du jeu et la distance inévitable séparant la toile du spectateur. Dans un cas, l'individu est acteur de l'action. Dans l'autre, il n'en est que le témoin. Le film montre alors son habileté. Au lieu de subir cette frustration, il va la décliner et en faire sa matière. Il va s'en nourrir. Son histoire tourne ainsi autour d'une quête dont le but inaccessible est la maîtrise du temps. Un triangle sacré, objet de toutes les convoitises, permettrait de réécrire le passé et de faire revenir les morts d'outre-tombe. Avec lui, Lady Croft tentera de déjouer le temps qui passe en faisant revivre son défunt père. Elle cherchera à dépasser le refus que lui impose la marche du monde.

Cette déclinaison de la frustration, qui apparaît aussi bien dans la retenue britannique, et somme toute convenue, des personnages que dans la manière dont la caméra s'ingénie à dissimuler la nudité de celle qui est la cible de tant de fantasmes, se révèle féconde. Elle permet au film d'en finir avec sa bâtardise. Grâce à elle, il devient réflexif. Ses images se mettent à penser. La preuve en est qu'il se souvient. Remontent à la surface de l'écran divers scènes déjà vues par ailleurs que le film se réapproprie totalement. Ainsi, bien qu'il demeure un produit, un rejeton du mercantilisme, il n'en est pas moins une production de cinéma. Et à ce titre, il est digne d'attention.

Le moindre de ses mérites est d'ailleurs d'avoir su renverser les principes du virtuel. Il met en regard l'inanité d'un monde où le game over n'est jamais que l'occasion de recommencer une nouvelle partie, avec l'irrémédiable d'une mort bien réelle qui fauche ceux que l'on aime. Pour banale qu'elle est, la constatation n'est pas fausse. Et qui sait, viendra peut-être le jour où il sera nécessaire de la rappeler.

Tomb Raider
De Simon West
Avec Angelina Jolie, Iain Glen, Daniel Craig
Etats Unis, 2001, 1h40.

Manuel Merlet Le 27 juin 2001