Tournage dans un jardin anglais de Michael Winterbottom


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Labyrinthe des délires



Une équipe de film relève l'impossible : mettre en images La vie et les opinions de Trsitram Shandy, un chef d'œuvre de la littérature anglaise du XVIIIe réputée inadaptable. Ce point de départ permet au versatile Winterbottom de nous servir, trois semaines seulement après la sortie française de son docu-fiction The Road to Guantanamo, une satire déjantée et ludique, à l'élan communicatif.
Décidemment, ce type est un génie. Allure de beau gosse un peu lad, souvent pressé, Michael Winterbottom construit ses films dans les bureaux de sa société de production Revolution, nichée dans le quartier d'Islington, naguère cockney, aujourd'hui bobo. Auteur de seize films en douze ans, il explore et explore les genres : documentaire (Family, 1994), drame passionnel (Jude, 1996), film de guerre (Welcome to Sarajevo, 1997), comédie sentimentale (With or without you, 1999), western (Redemption, 2001), New Wave (24 hours party people, 2001), sentimental classé X (Nine Songs, 2005), docu-fiction engagé (LIEN In this World et The Road to Guantanamo, 2006)... Michael Winterbottom n'en finit pas d'essayer, de se mettre en danger et de s'amuser.

Exemple en est Tournage dans un jardin anglais, où il filme le tournage d'un film adapté du prétendu inadaptable chef-d'œuvre de la littérature anglaise, La Vie et les opinions de Tristram Shandy, composé sous forme de feuilleton entre 1760 et 1767 par le révérend père Laurence Sterne, vicaire près d'York. Compliqué ? Oui, volontairement et follement, à l'image de ce sous-titre « A cock and bull story » (traduction : une histoire sans queue ni tête), en écho à ce commentaire de Diderot : « Je suis enfermé depuis quelques jours dans la lecture du plus fou, du plus sage, du plus gai de tous les livres. C'est le Rabelais des Anglais. Il est impossible de vous en donner une autre idée que celle d'une satire universelle. ». Où l'on retrouve donc le goût empressé et satirique des romans-gigognes XVIIIème, de ces délicieux palimpsestes emprunts de mouvement, d'épique, d'aventures sexuelles et d'inventions en tout genre, délicieux mille-feuilles, sortes de Manuscrit trouvé à Saragosse à la sauce british.

Pour honorer l'esprit labyrinthique du livre, Winterbottom a axé sa narration sur l'histoire de cette équipe de cinéma, de ses aventures dans le château, des séquences à refaire, des visionnages de rushes qui laissent perplexe, du script et des comédiens en questionnement perpétuel : sous quel angle filmer l'accouchement de la mère de Tristram Shandy ? Comment attaquer de façon crédible la bataille de Namur ? Ne vaut-il mieux pas intégrer l'épisode romantique de la jeune veuve, rôle qui serait tenu par Gillian Anderson (la rousse vedette de X-Files), puisque, mais oui, petit miracle, en un coup de téléphone donné à Los Angeles, Gillian accepte, elle qui a toujours adoré le livre.

Il est question d'histoire, mais aussi de caprices de stars : Steve Coogan (lui-même star du petit écran anglais) s'inquiète de voir son partenaire Rob Brydon lui voler la vedette, exige les plus hautes talonnettes, gère l'arrivée-surprise de sa femme flanquée de leur bébé alors qu'il flirte avec la nouvelle assistante, effrayante fan de Fassbinder, qui le harcèle et s'avère de surcroît la seule de l'équipe à avoir lu en entier le livre! Ajoutez un journaliste de presse-people avide de ragots, une costumière en pleurs, un bataillon de figurants en costumes impatients de rejouer Namur, une fête improvisée dans les jardins du château, et ce sont les espaces, les langages, les rythmes qui se mêlent : l'écran se divise en deux puis en trois, les jeans-baskets côtoient les paires de Richelieu et les sentiments se confirment.

Joyeux fluide winterbottomien que n'aurait pas désavoué Laurence Sterne lui-même, engendrant une liberté à la fois immense et contrôlée, un optimisme échevelé, une grande douceur. Cette anglaise lumière d'hiver, enfin, qu'à son tour, il sait si bien diffuser... Loin des modes et des complexes, Michael Winterbottom continue de s'amuser, et partout, tout le temps, on aimerait le rejoindre, lui dire encore, jouer avec lui.

Tournage dans un jardin anglais
Un film de Michael Winterbottom
Avec : Steve Coogan, Rob Brydon, Stephen Fry, Ian Hart, Gillian Anderson
Grande Bretagne, 2006 - 1h34
Sortie en salles (France) : 5 juillet 2006

Sophie Berdah Le 03 juillet 2006
Sur Flu : - Tags : Films en salles, réalisateur - Portrait de Michael Winterbottom

Chroniques des films de Michael Winterbottom : - Welcome to Sarajevo (1998) - Wonderland (1999) - With or without you (1999) - Rédemption (2000) - In this World (2003) - Nine songs (2004)

Sur le web - Site du distributeur en France - Le site officiel du film (en anglais)