Turning gate de Hong Sang-soo


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Les racines du coeur



Comme on dit des événements décisifs, il existe un avant et un après Turning gate. Avant : une mélopée asiatique, floue et incertaine, entre les récentes volutes phosphorescentes de Hou-Hsiao-Hsien et l'hypnotique et fantomale Shara de Naomi Kawase, hélas encore inédit. Après : l'instant d'une certitude. Extatique, Turning gate : un mirage de cinéma. Et désormais, un point de non-retour.
L'intonation de ce conte éperdu, lourde comme un couvercle de plomb pesant au-dessus des personnages, au lieu de les infléchir, les emmène tantôt en exil d'eux-mêmes (le commun des mortels), tantôt en apesanteur (portée fataliste du conte chinois qui renvoie au titre du film). Une grâce inégalable.

Deux états d'un seul et même corps se disputent ici le cadre du quotidien : celui, presque animal, qui se love passivement dans le réel ; celui qui se défait de son enveloppe fluctuante tout en éprouvant les étapes de son existence diurne. L'homme demeure une marionnette soumise au rythme atone de l'éternel recommencement. Tour à tour perdu, chien errant, amoureux fou, kamikaze. De son chant insignifiant résulte une nécessaire condition : frontalité sèche, muette qu'inspirent le flux des situations. Comique de geste (l'ivresse itinérante, au gré des bars et des villes), comique profondément instable, vacillant, où se jouent les intermittences du cœur, où l'on demande un baiser comme un saké. Au cours d'une conversation entre la femme et son soupirant, des vitres se brisent, en une phrase tue, un regard baissé. Aussi longues sont les introspections, aussi sèches et coulées sont les ruptures de ton, de rythme. Les visages des femmes parlent peu ; leurs traits intriguent (les rencontres se refoulent comme les sentiments), se relâchent dans l'ivresse. Jamais leurs histoires ne se révèlent : elles sont une et multiples. Et leur amour se tapit dans le silence avant l'étreinte. Comme dans les scènes de bar, elles flottent dans la stase du moment, elles attendent.

Il est question d'amour ; il est aussi nécessairement question d'errance, et d'un monde flottant qu'on peine à quitter sous faute de deuil, d'enracinement, de perte. Les rues n'ont jamais paru aussi désertées, les solitudes s'égrainent. Hong Jun-soo puise dans le conte et en extirpe les racines du cœur. Ici affleurent le poids des pertes, des amitiés de longue durée ou le secret des alcôves, au cœur de chambres d'hôtel matinales. Pour accéder à cette pastorale muette et lyrique de l'intime, et plus encore  de l'ineffable, mieux vaut se démunir de tout et ne jamais risquer à y revenir. Avant ou après Turning gate, miroir sans tain et sans fond, il faut s'en retourner. A moins d'aller voir derrière et de plonger en son sein.

Turning gate
Réalisé par Hong Sang-soo
Avec Seon-young, Myung-sook, Kim Sang-kyung
Corée/2003/1h55
Sortie nationale le 28 janvier 2004.

Gilles Lyon-Caen Le 28 janvier 2004