Un Prophète de Jacques Audiard


Critique

Note du film  par la rédaction

Lecteurs

Note du film  par les lecteurs

Votre note

Entre les murs



Avec Un Prophète, Jacques Audiard explore l'univers de la prison pour mieux élargir son champ d'observation de la société française. Le cinéaste accouche ainsi d’un grand film sombre, qui dresse l'imposant portrait d’un opportuniste, en tirant le meilleur de son prodigieux casting, emmené par la révélation Tahar Rahim.

Cinquième long-métrage de Jacques Audiard, Un Prophète est sans doute celui qui trouve la plus forte résonance avec son époque. En dépeignant l'ascension du jeune Malik El Djebna, condamné à passer 6 années en prison, le film capte en effet un parfum inédit dans le cinéma français contemporain. Car derrière le parfait habillage du cinéma de genre, il s’exprime ici une énergie rageuse qui n’est jamais loin du pamphlet.

Western moderne

En empruntant peu à peu d’autres directions que celles de l’époustouflant film de prison qu’il est dans un premier temps, Un Prophète parvient à balayer un grand champ d’affects : s’appuyant sur une idée originale d'Abdel Raouf Dafri, l’œuvre propose à la fois un récit d’apprentissage, une fable onirique, un film de gangsters et une variation sur l’amitié (la relation entre Malik et Ryad - joué par l’excellent Adel Bencherif - devenant un des pivots de la dernière partie).
Animée d’une insolente assurance, la mise en scène de Jacques Audiard organise ainsi des lignes de rencontre entre prisonniers corses et arabes, entre avocats véreux et matons soudoyés, entre caïds de la banlieue parisienne et barons marseillais, sans jamais privilégier une histoire au détriment d’une autre. Car le point de repère de ce tourbillon narratif reste en permanence le personnage de Malik et les mutations de son caractère ; la caméra de Jacques Audiard ne fait finalement rien d’autre qu’observer un corps en action, mais un corps dont l’environnement social évolue à grande vitesse.
C’est du coup en toute logique que le film peut exposer un si terrifiant portrait de la France d’aujourd’hui. Sur ce territoire gangrené par les basses combines, tout prend la forme d’une corruption généralisée : que ce soit en prison ou au dehors, l’Hexagone d’Un Prophète ne constitue plus qu'une vaste zone de non-droit.

Mystique rivière

Au-delà de cette acuité politique, Un Prophète se distingue également par sa tonalité onirico-fantastique. La présence d’un culpabilisant fantôme vient s’ajouter aux quelques séquences de rêve qui ornent le film. Ces moments d’accalmie offrent au personnage de Malik une conscience dans un univers brutal qui s’en trouve souvent dépourvu et montrent comment la sensibilité du jeune homme lui permet de tirer son épingle du jeu.
En ce sens, le « prophète» du titre pourrait aussi bien désigner le fantôme de Reyeb, lui qui apprend à Malik à anticiper les évènements. Si cet aspect onirique ne fonctionne pas toujours parfaitement (voir la scène où le feu consume le dos du fantôme), il dote le film d'une identité unique.
La séquence marseillaise (« attention, il va y avoir des animaux ») incarne à elle seule l'audace de ce mélange de tons. La façon miraculeuse dont Malik s’extirpe d’une situation dangereuse peut sembler improbable mais ce choix est totalement assumé par Jacques Audiard, qui n’hésite pas à déréaliser son intrigue le temps d’une scène pour mieux décrire l’arbitraire et le facteur chance qui régissent bon nombre de destins maffieux.
Ces tendances fantastiques n’atténuent donc en rien la force du film, la barbarie des comportements qu'il décrit ni l’ironie politiquement incorrecte de son propos (Malik se servant de la prison pour développer son propre réseau criminel). Véritable concentré de violence et de précision, le parcours dessiné par Un Prophète restera longtemps dans les mémoires, à l’image de la renversante prestation de Tahar Rahim (voir l'interview), acteur tour à tour fragile, mystérieux, hypnotisant et féroce…
 

Un Prophète
De Jacques Audiard
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif
Sortie en salles le 26 août 2009

Damien Leblanc

Le 24 August 2009

- Voir l'entretien avec Tahar Rahim
- Exprimez-vous sur le forum cinéma
- Lire les fils festival de cannes, sélection officielle sur le blog cinéma
- Jacques Audiard sur Flu : lire la critique de De battre mon coeur s'est arrêté (2005)