Joel et
Ethan Coen, communément appelés les Frères Coen, sont inséparables. Selon certaines sources, ils auraient déclaré qu'au départ ils ne voulaient pas faire du cinéma. Néanmoins, après des études à la New York University Film School, Joel travaille comme assistant monteur sur
Fear No Evil (1981), un navet de Frank LaLoggia, puis sur
Evil Dead (1981) de
Sam Raimi, un vieil ami des frères pour lequel ils écrivent
Crimewave (1985). Ils se lancent dans la réalisation en 1984 avec
Blood Simple (
Sang pour sang), un thriller climatique et tendu où ils développent immédiatement un sens aigu du cadre autour d'une intrigue aux enjeux minimalistes mais constamment relancés par un suspens à la mécanique implacable. Dès
Blood Simple, une fascination pour les territoires isolés de l'Amérique profonde et les personnages qui les habitent laisse entrevoir une réinterprétation de la mythologie américaine et de sa réalité mais sans détour par le social. Le cinéma des frères Coen vient d'ailleurs, d'une lignée érudite et très consciente de ses moyens qui, sans pratiquer un cinéma purement intertextuel (pas de référence déclarée ou immédiate), est à la recherche d'un néo-classicisme qui n'aurait pas complètement renié le postmodernisme, son cynisme comme son principe de déconstruction ou de réinterprétation transhistorique.
La perfection néo-classique
Véritable boîte à jouets filmique par sa puissance ludique,
Blood Simple remporte un joli succès permettant aux frères Coen d'enchaîner sur
Arizona Junior (1987), une comédie délirante. Le film témoigne cette fois de leur goût pour l'absurde et le burlesque avec des personnages entraînés dans une cascade d'évènements confinant presque à la folie. Proche du cartoon par sa dynamique hystérique,
Arizona Junior pose au passage un regard ironique sur cette Amérique dont ils se serviront si souvent pour son folklore et ses personnages proches de la caricature. Pour
Miller's Crossing (1990), ils reviennent à leur grande obsession d'un formalisme parfait, mélange d'élégance et quête d'un néo-classicisme qui annulerait ses élans maniéristes. Très signé, jusqu'à l'excès,
Miller's Crossing se veut un film noir en couleurs, un objet nostalgique mais qui réactualiserait le genre, sa mythologie, ses figures, avec une facture si soignée qu'elle confine à la muséification. Sur une intrigue complexe, les deux frères font un cinéma mécano mais reflet d'un genre éteint auquel il donne une lumière indéniablement maîtrisée. Rigueur du cadre, souplesse des mouvements, texture ouatée du montage, lyrisme cristallin de la musique de Carter Burdwell, les frères Coen font un cinéma sous cloche mais fascinant.
Consécration cannoise
En 1991
Barton Fink est sélectionné à Cannes et remporte la Palme d'Or. Désormais les frères Coen entrent dans le cénacle des auteurs cannois, dont ils ne sont toujours pas sortis.
Barton Fink réunit diverses obsessions des Coen : espace anxiogène, folie ordinaire et maladive, réalité mouvante, déséquilibre du rationnel et mise en demeure de la normalité et de ses archétypes sociaux, effritement du réel par pénétration de la fiction jusqu'à l'indistinction, etc. Les frères Coen se consacrent ensuite à ce qui sera leur premier échec :
Le Grand Saut (1994), puis comme pour rebondir, enchaînent sur un remake polaire de
Blood Simple,
Fargo (1996) où Steve Buscemi brille dans le rôle d'un tueur à gage embarqué dans un contrat qui dérape. Suspens impitoyable, humour à froid, description implacable d'un déterminisme social où l'humain est traqué dans ses travers, avec une mise en scène toujours aussi fluide et élégante,
Fargo est un succès. Pour se donner une bouffée d'air frais, il reviennent à la comédie avec
The Big Lebowski (1998), sans doute leur film le plus populaire. Habile, protéiforme, réflexif, détournant les codes du film noir, le film offre un magnifique portrait de loser et au passage se pose comme un négatif d'Hollywood (voire de l'Amérique) et de ses personnages héroïques.
Clooney, l'homme idéal
Avec
O' Brother (2000), les frères Coen tournent pour la première fois avec leur nouvel acteur fétiche,
George Clooney. Nul étonnement dans cette rencontre, les trois hommes partagent un même intérêt pour le classique hollywoodien, notamment ses comédies et ses meilleurs auteurs comme Preston Sturges. Le cinéaste génial de
Sullivan's Travel s'était inspiré à l'époque du cartoon, ça tombe bien les frères partagent cette affection et la réinterprètent dans
O Brother, une relecture de l'Odyssée d'Homère dopée au burlesque et partiellement incomprise à sa sortie. Après un nouveau passage par le film noir avec
The Barber : l'homme qui n'était pas là (2001), ils retrouvent Clooney pour
Intolérable Cruauté (2003) où ils revisitent la comédie du remariage hollywoodienne avec un succès mitigé, puis donnent à
Tom Hanks le rôle de l'incroyable braqueur de banque fantasque de
LadyKillers, remake d'un film de 1955 signé Alexander Mackendrick avec Alec Guiness. Pour la première fois les Coen y font une référence très explicite à l'univers qui les inspire. Suit enfin
No Country for Old Men (2007), une rencontre entre le western et le film noir inspiré d'un roman de
Cormac McCarthy, puis à venir
Burn After Reading (2008), avec
Clooney et
Brad Pitt,
Hail Caesar (2009) et
Gambit (2009). On les retrouve aussi pour la première fois depuis
Sam Raimi à l'écriture d'un scénario qu'ils ne réaliseront pas,
Suburbicon, de leur complice
George Clooney.