Gaspar Noé aime la transgression et les tabous, les bas fonds secrets liés au sexe et la violence, qu'il observe frontalement, non sans fascination, au travers d'expérimentations visuels renvoyant au psychédélisme. Tout son cinéma est bâti sur une logique de la sensation et sur un principe de provocation puérile à l'encontre des résidus de moralité bourgeoise. Il pratique un cinéma terroriste, intimidant, agressif, de l'effet, qui se nourrit d'inspirations composites (BD, musique, littérature, cinéma, peinture). Violent, cru, impure, ses films explorent les tréfonds de l'âme humaine, ses pulsions primaires sinon primales. Chez lui, le cinéma relève moins du discours que d'un rapport impulsif à l'image et aux corps. Si son œuvre est pourtant parcourue de sentences définitives, sa philosophie très limitée le rapproche plutôt des pamphlétaires chez qui le slogan est une esthétique en soi. Car il n'y a rien à creuser dans le cinéma de Gaspar Noé, rien d'autre que cette quête radicale des sens et non du sens. Peu importe ainsi ses récurrentes saillies parsemant ses films ("Le temps détruit tout",
Irréversible ; "A chacun sa morale",
Seul contre tous), elles n'ont aucune portée. Les pauvres petits aphorismes de Gaspar Noé, ce côté intello-beauf qu'il entretient, sont à l'image de ses films, pas grand-chose du point de vue discursif, mais des expériences de cinéma totales et radicales d'une certaine singularité. Le texte comme l'image servent un même mouvement spiralé d'absorption du regard. Chez Noé le cinéma est un spectacle fascisant nécessitant une soumission absolue.
Ugly is beautiful
Le cinéma de Gaspar Noé sublime la déchéance, sa quête esthétique, d'harmonie, de beauté, creuse son sillon dans l'horreur, le laid, toutes les perversions possibles. Une œuvre de la déviance, complaisante, qui se veut dérangeante mais qui ne l'est jamais car l'auteur n'a jamais dépassé le stade anal. Chez lui tout est régression, fascination rectal (le rectum, club gay d'
Irréversible). D'où un malentendu, complet, absolu, définitif, et entretenu par l'auteur, qui voudrait que Gaspar Noé aime le cinéma porno, dont il a signé plusieurs courts métrages (
Sodomites, 1998 ;
We Fuck Alone, in
Destricted, 2006). Mirage : chez lui le sexe est laid, dégradant, les corps difformes, la violence omniprésente, il n'y a pas de plaisir, et si la beauté existe, elle ne réside que dans sa fascination à filmer le sexe crade, glauque, triste. Ugly is beautiful. Malentendu donc, de partout, chez tous, ceux qui l'encensent, ses amis, Marilyn Manson (fan hardcore de Seul contre tous), Asia Argento, car Noé est célèbre, il a son fan club, aux States, surtout au Japon, où il a tourné
Enter the Void (
Soudain le vide, 2009). La laideur, la crasse, les ruelles sombres, les HLM gris aux papiers peints saumâtres, les boucheries chevaline sordides où des bouchers incestueux aiment en secret leur fille (
Carne, 1991 ;
Seul contre tous, 1998), tel est le monde déprimant, saturé, clos, où sont enfermés ses personnages. Qui errent comme dans le rectum d'
Irréversible, papillons nuit de l'horreur captée par une caméra qui ne leur laisse aucune chance. Le cinéma de Noé, c'est la mort, poésie des décombres, ruines de l'humain.
Pourtant beaucoup d'esbroufe chez cet amateur de
Stanley Kubrick, qui a suffisamment déclamé son affection pour
2001: l'odyssée de l'espace dont il collectionne absolument tout ce qui est lié au film. Le cinéma de Noé doit en effet quelque chose à l'Américain : l'homme y est toujours acteur de sa déchéance, aucune rédemption possible, et même forme d'hypnose, de goût pour les paris techniques insensés. Noé, ami de
Jan Kounen, avec qui il fumait du peyotl sur le tournage de
Blueberry, fabrique du cinéma pour fumeur de joint ou amateur de LSD. Il y a chez lui une fascination égale pour les images et les expériences transcendantales, qu'il met sur le même plan : rêve, magie, sorcellerie du réel, vertige de la conscience. C'est sans doute la part la plus fascinante de ses films, de ses courts (
Tintarella di Luna,
Pulpe amère) à
Enter the Void (
Soudain le vide), filmé en vue subjective et qu'on annonce comme un trip hallucinant sinon hallucinogène, toute son œuvre est parcourue de purs effets cinétiques, de pulsions scopiques à prétentions physiques. Et Noé se plaît à manipuler l'image, véritable apprenti sorcier d'un cinéma laboratoire dont nous sommes les cobayes, il rajoute ici des effets stroboscopiques, là il joue sur la vitesse du défilement. Pour lui le film est un magma de sons et d'images dont il est le grand compositeur, l'architecte, plutôt le scientifique. Cinéaste blouse blanche aux gants en plastique, il nous fait prendre la place d'Alex dans
Orange Mécanique, petit pantin à lobotomiser pour susciter une réaction fatale. Hélas (ou heureusement), devant ses films comme chez Kubrick, tout ceci ne sert à rien. Le cinéma est profondément superficiel.
Noé psyché
Il y a quelque chose d'un peu masochiste à trouver du plaisir ou de l'intérêt aux films de Gaspar Noé, une fascination un peu morbide pour l'antichambre de l'enfer, vue par l'un de ses esthètes, provocateur des bacs à sable, souvent grossier, parfois carrément beauf. Car si les films de Noé assurent le spectacle et portent très haut un certain niveau d'exigence sensorielle, leur fond indécrottable (ce goût pour la provocation fastoche et béate) demeure d'une profonde bassesse - quand ils ne plongent pas dans la bêtise le sourire aux lèvres, fier de leur subversion inutile pour petit malin. Tel un doigt levé à des conventions qu'il est incapable d'analyser, Noé demeure cet éternel et génial petit escroc pour galeriste ou créatrice de mode (Agnès B, par qui il peut enfin financer
Seul contre tous). Il est loin le temps où notre cinéaste en herbe était soutenu par l'insituable et solitaire Alain Cavalier. Faux rebelle subversif pour bourgeois qui s'encanaillent, Noé est l'archétype du cinéaste français dont la réputation s'est bâtie en laissant traîner derrière lui une odeur de soufre bien éventée. Le Platini de la caméra, comme le surnommait les lascars sur le plateau d'
Irréversible, n'a jamais décollé, il reste scotché à ses trips d'ado, tout est boursouflure, extase facile, excès et exhibition génitale. Sans doute est-ce aussi ce qui fait son charme, sa singularité d'artiste de la sensation physique en quête d'enfer artificiel et de sensations primitives ; pour la beauté des freaks, le sublime de la marge, l'ivresse d'un monde urbain où les êtres laissent la place à des créatures héritées d'une composition moderne de Bosch.
D'où, malgré tout ses défauts, la relative importance de son cinéma, pour ses visions de grande discothèque peuplée d'êtres égarés sur les dance floor de leur solitude aveugle (
We Fuck Alone). Ces petites mécaniques à émotions, machines d'amour et de haine hantées par le ressentiment et la perte (
Seul contre tous,
Irréversible), et qui en se débattant entre le néon et le béton, se fracassent sur les bords tranchants et cruels du réel. Les films de Gaspar Noé, dans leur logique narrative souterraine et leur exécution, sont profondément obsessionnels. Qu'ils racontent le ruminement célinien d'un boucher, ou la déchéance nocturne d'un couple dont la femme est brutalement violée dans un souterrain sordide (en plan séquence s'il vous plaît), ils sont des odyssées mentales en milieu hostile où les hommes basculent dans une violence sourde et désespérée. A leur manière, par-delà leur faiblesse, leur roublardise, leur philosophie de comptoir, ils traquent une forme de pureté, successions d'instants bruts compilés selon leur seule logique sensorielle, presque matérielle, haptique. Le film choc n'est chez Noé qu'une donnée esthétique, la torture mentale vécue par les personnages est épidermique, physique, charnelle, comme un shoot d'instinct ou un accès direct au cortex. Le spectateur mis en condition peut s'abandonner à cette poésie du glauque, devenir l'otage d'un trip urbain et violent dont il est la victime consentante. Dans la cathédrale nihiliste de Noé, l'homme est le sujet d'une expérimentation limite, il doit passer par des états extrêmes, sentir la bête humaine sous sa peau, car il est sacrifié : en partant de la fin,
Irréversible se veut ainsi une œuvre du bonheur condamné. Chez Noé, le plaisir naît dans la souffrance, il n'y a pas d'autre issue.
JD