Gene Kelly fût l'un des acteurs et danseurs les plus talentueux de l'âge d'or hollywoodien, comme
Fred Astaire pour les années 30, il a révolutionné la comédie musicale des années 40 en intégrant la mise en scène à ses chorégraphies. Cet ancêtre de
Jackie Chan, qui en plus d'être un danseur exceptionnel réinventa bien avant le jeune prodige chinois le cinéma d'action et d'aventure (
Les Trois Mousquetaires,
George Sidney, 1948), s'initie à la danse dès ses huit ans. Poussé par sa mère à prendre des cours avec son frère, le jeune Gene a d'abord du mal : la danse c'est pour les filles, il préfère le sport. Ce sera à son avantage, ses nombreuses activités athlétiques lui permettront d'obtenir des compétences physiques hors du commun lorsqu'à l'adolescence il décide lui-même de revenir à la danse pour y faire carrière. Après ses études à l'université de Pittsburgh, où il est né, Gene reprend donc l'école ouverte par sa famille en 1931 pour y poser son nom : The Gene Kelly Studio of the Dance. Durant six ans il devient alors professeur de danse, pensant un temps en faire sa profession. Mais Gene a d'autres ambitions, enseigner ne suffit pas, en 1937 il part pour New York afin de tenter sa chance à Broadway. Il espère devenir chorégraphe, mettre à profit ses talents pour redéfinir le musical. Malheureusement, ne rencontrant pas le succès, il retourne à Pittsburgh puit repart pour New York l'année suivante, où il fait enfin ses débuts comme danseur dans
Leave it to me !, puis
The Time of Your Life où il danse ses propres chorégraphies.
En 1940 il devient célèbre grâce à son rôle dans
Pal Joey, chorégraphié par Robert Alton, qui l'avait déjà engagé sur
Leave it to me. Il ne tarde alors pas à attirer l'attention d'Hollywood et de David O Selznick en particulier qui lui offre un contrat pour intégrer la MGM où il restera pendant 15 ans dès 1942. Il débute d'emblée comme une star de premier plan aux côtés de
Judy Garland chez l'un des maîtres du musical de l'époque, Bubsy Berkley pour
For Me and My Gal (1942). Les choses vont aller vite : chapeauté par le producteur Arthur Freed, entouré de réalisateurs bientôt promis à révolutionner le musical hollywoodien (
Stanley Donen,
Vincente Minnelli,
George Sidney), des meilleurs chorégraphes (Roger Alton, Charles Walters), de scénaristes doués (Adolph Green, Betty Comden...) et des stars les plus talentueuses (
Fred Astaire,
Cyd Charisse,
Judy Garland,
Frank Sinatra), il va livrer une série de performances inoubliables qui vont réinventer la comédie musicale. Désormais les numéros ne seront plus une série d'interludes dans le récit, ils seront chevillés à l'action, prolongeant par le mouvement, les gestes, la danse, une situation, l'état d'âme d'un personnage sinon la narration. La caméra ne captera plus les numéros, elle participera, deviendra le prolongement des danseurs. Couleurs, lumières, se marieront avec des chorégraphies où la caméra danse avec les personnages, elle participe. Les chorégraphies seront désormais pensées en termes cinématographiques, on sort définitivement du théâtre filmé.
Donen et Minnelli : âge d'or suite et fin
Si les contributions de Gene Kelly à la comédie musicale furent précieuses et inestimables, c'est sans doute chez
Stanley Donen qu'elles furent les plus éclatantes par son implication à la mise en scène. Trois films, qu'ils ont coréalisé, ont suffi à donner trois joyaux définitifs du genre :
Un jour à New York (1949),
Chantons sous la pluie (1952) et
Beau fixe sur New York (1955). En amenant la caméra dans la rue comme personne ne l'avait fait auparavant, en revisitant les débuts du parlant à Hollywood, puis en plongeant avec amertume dans la nostalgie d'un âge d'or en train de se terminer,
Donen et Kelly bouleversent les conventions de la mise en espace de la danse et du temps, offrant à la fois une refonte esthétique du genre et sa propre analyse. Mais avant ses chefs-d'œuvre, Kelly avait déjà transposé dans d'autres mondes sa conception de la chorégraphie au cinéma. Chez
Minnelli à partir du
Pirate (1948) et bientôt
Un Américain à Paris (1951) et le sublime
Brigadoon (1954), il fait des mondes oniriques ou fantasmatiques du cinéaste de véritables espaces où faire vivre la danse, où tout devient propice à la chorégraphie, à se servir du moindre relief ou objets, comme il le fera avec tant de brio chez
Donen. Dans les univers de
Minnelli, Kelly trouve une place idéale, s'il se cherche c'est toujours pour se trouver et faire danser son environnement. C'est sans doute l'un de ses apports les plus conséquents au cinéma, même au-delà du musical : dans
Les Trois Mousquetaires, monument d'action où il frétille et virevolte, Kelly invente les chorégraphies que l'on verra chez
John Woo ou
Jackie Chan, liant l'espace et ses multiples objets à ses performances athlétiques pour mieux les intégrer à l'action (un peu comme les génies du burlesque muet). Avec lui tout est propice à intégrer un numéro, il a dépassé les limites : dansant avec lui-même dans
Cover Girl (Charles Vidor, 1944) ou avec Jerry, la souris du dessin animé Tom & Jerry, dans
Escale à Hollywood (
George Sidney, (1947).
Faire danser le réel, les rues de New York, ou un personnage virtuel, rien n'arrêtait Gene Kelly le surdoué qui donna ses lettres d'or à Hollywood, ses plus beaux moments. Malheureusement les temps changent : au milieu des années cinquante la télévision envahit les foyers, le public reste chez lui, il ne rêve plus de ces danseurs sublimes et irréels. Mais Gene ne le sait pas encore, confiant dans sa carrière de réalisateur, il échoue dans sa première mise en scène en solo,
Invitation à la danse, qui ne sort que trois ans après le tournage (1956) pour faire un flop. Les studios deviennent alors frileux, on coupe les budgets :
Brigadoon qui devait être tourné en Ecosse est finalement réalisé en studio, ce qui n'est peut-être pas plus mal. Sentant le vent tourner,
Donen et Kelly s'amusent à critiquer cette maudite télévision dans
Beau fixe sur New York, comme pour rappeler au public la beauté en perdition du musical. Mais c'est déjà la fin, avec
Les Girls (
George Cukor, 1957), s'achève une époque faite de la plus belle étoffe qu'Hollywood n'est jamais conçu, celle qui a mêlé la danse, le cinéma et la musique pour les porter à l'apogée de leur alchimie. Gene Kelly se concentre alors sur sa carrière de réalisateur : il tourne en France le modeste et sympathique
Happy Road (1957) ; se lance sur une comédie sans grand intérêt (
Père malgré lui, 1958) ; puis, francophile ; il réalise à Paris
Gigot, le clochard de Belleville (1962), mais le film est remonté par la production, c'est un bide.
Errance et nostalgie
Commencent les années d'errance, de regrets et de nostalgie. Ne trouvant place qu'à la télévision (
Going My Way) ou que vaguement au cinéma (
What a Way to Go !, J. Lee Thompson, 1964), il faut
Jacques Demy pour lui rendre un premier hommage (assez touchant au demeurant) dans
Les demoiselles de Rochefort (1967). Il arrivera ensuite à se remettre vaguement en selle, mais pas pour longtemps. Ayant signé à la Fox, il réalise
A Guide for the Married Man (Id) avec Watlher Matthau, une comédie remportant un jolie petit succès en salles ; puis se lance dans la foulée sur une adaptation de Broadway, le fameux
Hello, Dolly ! (1969) avec
Barbara Streisand, la comédie musicale que WALL-E regarde en boucle. Malheureusement cette dernière ne remporte pas le succès escompté à sa sortie et ne rembourse pas le budget conséquent alloué par la Fox à Kelly. Il trouve néanmoins finance pour tourner l'étrange
Attaque au Cheyenne Club (1970), une comédie western avec les vétérans
James Stewart et
Henry Fonda (par ailleurs amis dans la vie). Ce baroud d'honneur de la part de trois ex stars d'Hollywood a tout d'un acte désespéré tourné dans l'indifférence générale. Le talent des uns et des autres semble n'être qu'un souvenir.
Conscient des trésors qu'il a laissé derrière lui, il apparaît ensuite dans
That's Entertainement (Jack Haley Jr, 1974), puis réalise
That's Entertainement II (1976), deux documentaires sur l'âge d'or de la comédie musicale hollywoodienne. Ce sera surtout un défilé de stars vieillissantes se remémorant avec enthousiasme et mélancolie leurs moments de gloire. On hésite entre gêne et verser une larme, malgré deux films par ailleurs instructifs et pédagogiques. Suivront ensuite des apparitions un peu pathétiques au cinéma :
La Casse-cou (Gordon Douglas, 1977), et
Xanadu (Robert Greenwald, 1980) avec Olivia Newton John. Un flop retentissant qui deviendra culte par la suite. Il travaillera enfin avec le toujours nostalgique
Coppola sur l'ambitieux
Coup de cœur (1982), hélas le film sera l'un des bides historiques du cinéaste ; fera quelques apparitions à la télévision (
La Croisière s'amuse, 1984 ;
Nord et Sud, 1985), présentera
That's Entertainement III (Bud Friedgen, 1994), puis ne pourra pas terminer son dernier projet, le film d'animation
Danny le chat superstar (Mark Dindal, 1997). Il laissera derrière lui une série d'œuvres qui auront changé l'histoire du cinéma. On se souviendra toujours de son sourire rayonnant, de sa voix unique, de son regard lumineux, de sa virtuosité, de sa souplesse, de ce corps agile et élastique défiant l'apesanteur avec une grâce de chaque mouvement. Il chante désormais sous la pluie pour l'éternité.