George Lucas s'est imposé comme le plus important et le plus influent producteur indépendant de l'histoire du cinéma américain, et surtout l'auteur d'une œuvre immense, sans précédent, interminable :
Star Wars. Se destinant d'abord à une carrière de pilote automobile, il intègre le département cinéma de l'USC (University of Southern California) après un accident où il a manqué d'y laisser la vie. Inscrit par erreur dans cette section alors qu'il voulait d'abord faire de la photographie, il développe vite une passion pour la pratique du cinéma. Après quelques essais réussis dans le court-métrage dans le cadre de sa formation
(Look at Life, 1965 ;
The Emperor, 1967 :
6-18-67, 1967), il se lie d'amitié avec
Francis Ford Coppola sur le plateau de
La Vallée du bonheur (1967), puis réalise pour lui un making of des
Gens de la pluie (1969), ainsi qu'un film témoin sur son expérience,
Filmaker (Id). Grâce à
Coppola fondant sa société American Zoetrope afin d'obtenir son indépendance vis à vis des studios, Lucas peut enfin adapter en long un court-métrage tourné durant ses années d'études,
THX 1138 (1971), une fable d'anticipation critique sur un monde aseptisé et codé où la sexualité est interdite. Nourri alors au cinéma expérimental, Lucas invente un film à l'esthétique glaciale, très graphique, fortement influencé par
2001: l'odyssée de l'espace de
Kubrick, et pourtant original, singulier, cohérent, avec des références aux serials qui seront bientôt toute la matrice de son œuvre. Distribué par la Warner le film est bien reçu par la critique mais boudé par le public. Il décide alors de faire comme
Coppola et de monter sa propre société, Lucasfilm Ltd.
Lucas aura plus de chance que
Coppola, sa compagnie va devenir une référence, elle consacrera ce vieux rêve - se libérer des studios -, qui a animé les cinéastes de la Nouvelle Vague américaine et dont les deux hommes furent proches ou amis :
Brian De Palma,
Martin Scorsese, George Millius,
Joe Dante et bien sûr
Steven Spielberg. Ainsi Lucas produit lui-même son second film, le nostalgique et très symptomatique de cette génération
American Graffiti (1973), où il revient sur ses années de jeunesse (les 50's) avec justesse et sensibilité, humour et tendresse. Le film obtient cinq nominations aux Oscars et de multiple prix. Mais s'il va poursuivre dans cette direction juvénile, c'est pour aller dans une tout autre direction. Les droits de Flash Gordon lui échappant, il s'attelle à une grande saga intergalactique imaginaire, un space opéra aux influences polymorphes et hétérogènes, un cocktail de serials où se croisent le western, le film de pirate, d'aventure ou de sabre japonais :
Star Wars. Tourné avec un budget modique en Tunisie par une équipe peu convaincue et dans des conditions éprouvantes, personne ne croit alors guère au projet de Lucas. L'expérience sur le tournage lui fera même dire à Millius qu'il déteste tant le plateau et ses conditions qu'il lui vaudrait mieux tourner du porno au chaud dans un appartement. On ne sait pas ce qu'aurait donné cette carrière s'il l'avait choisi, mais on sait ce qu'il est devenu de
Star Wars.
Un nouveau monde possible
Le film bat très vite des records d'entrées, les gens font la queue, dorment devant les cinémas, c'est un succès sans précédent, rapidement le culte s'installe, et pour toujours. Le mariage de la mythologie, de la bande dessinée, d'une narration claire et du serial conjugués à la technique, aux maquettes, aux effets spéciaux spectaculaires, fascine le public. La Fox, productrice avec Lucasfilm voit ses actions bondir. En plus d'imposer le film comme un phénomène culturel inédit dans l'Histoire, Lucas négocie un contrat juteux et novateur pour la distribution des produits dérivés (jouets et mille autres choses) qui participeront au succès de la saga en donnant la possibilité à tous les kids de la planète de faire revivre ce qu'il y a sur l'écran entre leurs mains. Lucas vient alors de changer l'histoire du cinéma américain sinon du cinéma tout court (en terme de marketing, de marchandising, entre autres). Très vite, en producteur avisé il va construire un empire via ses sociétés Industrial Light & Magic (fondée durant le tournage et qui deviendra la référence en matière d'effets spéciaux), LucasArts (1982) et THX (1983). Le film va également marquer une longue absence derrière la caméra. Trop épuisé par le tournage de
Star Wars, il confie la réalisation des épisodes suivants à Irvin Kershner pour
L'Empire contre-attaque (1980) et Richard Marquand pour
Le Retour du Jedi (1983). Deux tacherons téléguidés par le barbu bien décidé à fuir les plateaux. Les films seront également des succès majeurs de l'histoire du cinéma. Lucas rêve alors d'une longue saga sur une vingtaine d'épisodes, puis neuf (finalement ce sera six), mais il faudra longtemps avant de voir la suite, qui à l'époque n'a le droit qu'à deux pathétiques spin off avec les Ewoks comme stars :
L'aventure des Ewoks (John Korty, 1984) et
L'Aventure des Ewoks : la bataille pour Endor (Jim et Ken Wheat, 1985), diffusés à la télévision aux USA et en salles en France.
Entretemps Lucas est devenu l'un des producteurs les plus puissants d'Hollywood. En 1981 il confie à son ami
Steven Spielberg la direction d'un script également très influencé par les serials de son enfance,
Les Aventuriers de l'Arche perdue. Ce sera les débuts de la saga
Indiana Jones imposant
Harrison Ford déjà dans
Star Wars comme l'un des héros les plus sexy de tous les temps. Ses suites,
Le temple maudit (1984),
La dernière croisade (1989) et
Le royaume du crâne de cristal (2008) deviendront toutes d'énormes succès au box office. Si elles ne profiteront pas comme
Star Wars d'une kyrielle invraisemblable et incalculable de produits dérivés (romans, comics, jeux vidéo, dessins animés, jeux de rôle), qui étofferont comme jamais dans l'histoire de l'art un univers (parfaitement contrôlé, chaque produit devant d'abord recevoir un visa d'exécution afin de respecter la précieuse licence),
Indiana Jones fera malgré tout l'objet d'un culte trans-générationnel inédit et presque autant inépuisable. Parallèlement Lucas mène ses activités de producteur sur plusieurs fronts avec toutefois quelques déconvenues commerciales :
Labyrinthe (Jim Henson, 1986) et surtout le nanarisant
Howard the Duck (Willard Huyck, Id) ainsi que le sympathique
Willow (
Ron Howard, 1988) ne rencontrent par le succès attendu. S'il finance également un projet coup de cœur comme le fluctuant et mystique
Powaqqatsi (Godfrey Regio, Id), ou s'il renvoie la balle à son ami
Coppola en produisant son
Tucker (Id), chacun se contente d'être des succès d'estime.
Retour aux sources
Ces échecs calment alors un peu Lucas qui ne se contente plus que de produire la série télé
Indiana Jones, ses variations en jeu vidéo (
Indiana Jones and the Fate of Atlantis, 1992), et surtout de développer ILM, qui dès les années 90 devient la structure de pointe en matière d'effets spéciaux à Hollywood, très vite appréciée pour ses effets numériques dans des films alors révolutionnaires comme
Terminator 2 (
James Cameron, 1991) ou
Jurassic Park (
Steven Spielberg, 1993). Mais petit à petit, convaincu par les progrès réalisés par ses ingénieurs, Lucas revient sur son bébé :
Star Wars. Il s'attaque d'abord à une ressortie de sa première trilogie où il ajoute des effets spéciaux numérique, améliore la qualité de l'image, introduit quelques nouvelles scènes, et ressort le tout en salles (désormais chaque film intitulé : Episode 4, 5, 6), tout en faisant table rase des versions précédentes désormais invisibles sauf pour ceux possédant de vieilles VHS. La saga devient alors un objet mégalomane, une œuvre inédite, où son auteur reviendra sans cesse pour la peaufiner, faire de sorte qu'elle soit la plus conforme possible à son imagination et surtout que l'ensemble soit homogène, à l'épreuve du temps. Ce premier lifting (d'autres suivront) n'était qu'une étape pour la mise en chantier d'une nouvelle trilogie, les épisodes 1, 2 et 3, dont Lucas donne enfin le premier coup de manivelle en 1999 avec
La Menace fantôme.
Truffé d'images de synthèse, de personnages limite un peu débiles (Jar Jar Binks, entièrement numérique), mal construit, terne, sans atout sexy comme Han Solo,
La Menace fantôme reçoit un accueil très mitigé de la part du public et surtout des fans de la première heure. Le succès est bien présent en salles, mais la déception est plus que palpable à leurs sorties. Beaucoup font alors un trait, résigné, sur la saga de leur jeunesse, en veulent à Lucas ; tandis que autres défendent le film, l'ambition de son auteur se dirigeant vers un récit plus complexe et politique malgré les apparences. Les suites, film id=81]L'Attaque des Clones
La Revanche des Sith (2005) seront plus convaincantes, Lucas aura retenu les critiques (Jar Jar est vite évincé). En se concentrant sur le destin tragique d'Anakin (ses traumatismes, son histoire d'amour, sa tentation pour le mal), il donnera quelques beaux moments réussissant à redonner du souffle à la saga, même si pour certains la rupture est consommée avec l'Episode 2, lorsque Yoda se bat en s'agitant comme un Gremlins et non avec la lenteur d'un samouraï.
L'œuvre inachevée de Dieu
Après une autre déception qui n'en finira pas d'alimenter le débat sur son cas (le quatrième volet d'
Indiana Jones, beaucoup conspué pour avoir trahi l'esprit de la série), Lucas se concentre enfin sur l'œuvre de sa vie en approfondissant son univers avec le film d'animation numérique
Star Wars : La Guerre des Clones (Dave Filoni, 2008), dont l'esthétique peut sembler très discutable. Il continue également de la modifier à travers les éditions DVD où il n'hésite pas à incruster un personnage de la nouvelle trilogie dans la précédente (toujours cet esprit de cohérence, d'œuvre absolue et inachevée), puis promet de s'attaquer à une série télé qui suivrait les aventures de ses héros ailleurs qu'au cinéma. Si beaucoup voit une forme de trahison ou d'obsession un peu maniaque et dégénérée dans ce procédé de réécriture constant, il faut reconnaître que jamais dans l'industrie culturelle ou l'Histoire une œuvre n'aura connu une telle ampleur, autant de ramifications, un tel souci de cohérence et de réinvention totale d'une histoire parallèle. Lucas a inventé un monde qui comme le notre est sans fin, il en est le Dieu, et qui sait, peut-être immortel.