Grégoire Solotareff




U. A-t-on jamais vu titre plus singulier ? Sans être révolutionnaire, cette simple lettre s'érige sur les murs de France par la grâce de l'inventivité de Serge Elissalde et Grégoire Solotareff. Tous deux viennent de réaliser U, un dessin animé doux et original. Rencontre avec Solotareff, un illustrateur de livres pour enfants qui est passé de l'autre côté de l'écran.

Mis en musique par Sanseverino, U est une création de Grégoire Solotareff. Bien connu des amateurs de livres pour enfants, il en a signé le scénario et en imaginé le graphisme. On repère d'ailleurs sa pâte et son trait aussi évident qu'incongru. Comme dans ses albums, il parvient ici à dépeindre simplement une histoire qui est plus complexe qu'elle en a l'air : celle d'une adolescente qui grandit.

Fluctuat : Aujourd'hui vous êtes une star de la littérature pour enfants. Pourtant vous avez commencé votre carrière en tant que médecin. Comment êtes-vous passé de l'une à l'autre profession ?
Grégoire Solotareff : Très rapidement ! Comme je devais faire vivre ma famille, il fallait que je travaille beaucoup. J'ai la chance d'être rapide et j'ai beaucoup produit. J'ai également eu la chance que mes livres marchent très vite. Quand ce n'était pas sur le plan commercial, ils étaient tout de même remarqués. Je pense notamment à une série qui s'appelle Monsieur l'ogre et que mon éditeur de l'époque a été très courageux de publier. D'ailleurs il avait trouvé ça davantage prometteur que bien. Quand je vois ces livres aujourd'hui, je me demande comment il a pu prendre un truc pareil ! Ceci dit, c'est vrai que c'était bizarre. A sa décharge, à cette époque, il y avait beaucoup moins de livres que maintenant. Quant à être star, le domaine de la littérature est un secteur économique si modeste qu'on ne peut pas parler de stars !

A chaque fois que l'on parle de littérature pour enfants, c'est votre nom qui surgit. Vous êtes directeur de collection à l'Ecole des Loisirs. Aujourd'hui votre premier film sort en salles... Qu'est-ce que cela fait d'être ainsi sur le devant de la scène ?
C'est flatteur. La petite notoriété qu'on peut avoir, il faut que ça aide à la liberté de travail. Plus on est reconnu, plus on doit pouvoir se lâcher sur ce qu'on fait. Les choses les plus surprenantes sont mieux accueillies quand elles sont faites par quelqu'un de connu que par un inconnu dont l'éditeur hésitera longuement à publier le livre bizarre. La notoriété rend le risque éditorial moins grand.

En tant que dessinateur, quelles sont vos sources d'inspiration ?
J'ai été beaucoup influencé par Tomi Ungerer, un grand affichiste qui ne fait pas dans le tiède : faut que ça se voit ! Ses images interpellent vraiment. Etant beaucoup moins fort que lui, en ramant derrière, j'ai fait quelque chose d'un peu différent, peut-être plus actuel, moins adroit et moins fort. Ungerer a une personnalité qui s'impose dans son dessin, une sorte d'agressivité picturale dans le bon sens du terme, quelque chose de méchant. A part lui, j'ai une culture d'illustration très classique. J'ai beaucoup vu les illustrateurs du XIXe tels Grandville ou Gustave Doré. En peinture j'ai beaucoup regardé Bruegel et Picasso, ce dernier à l'encontre de mes parents qui curieusement n'aimaient pas. J'ai fouillé tout son travail, j'aime toutes ses périodes bien qu'il y ait certaines choses faites avec des fonds de tiroirs, d'autres faites à destination uniquement au marché de l'art et qui sont moins intéressantes. Pourtant je suis un inconditionnel.

A tant être influencé par la peinture, pourquoi n'êtes-vous pas devenu artiste-peintre ?
La peinture m'intéresse, mais je n'en fais pas. C'est une espèce de vertige. Il y a une espèce d'attirance et de crainte. Je vois l'activité de peintre comme détentrice de liberté, il y a une position sociale - plutôt antisociale. Tout cela est incompatible avec l'illustration qui est plutôt de l'art commercial. Je n'arrive pas à concilier l'espèce d'intransigeance, de rigueur qu'on doit avoir dans la peinture et le métier d'illustrateur. On ne peut pas être pur et dur, avoir une rigueur artistique importante, et faire de la publicité. J'ai moi-même fait des campagnes d'affichage pour Badoit, la Redoute, il y a quinze ans.

Comment vous viennent vos histoires?
Ça dépend. Parfois c'est un personnage qui s'impose, d'autres fois c'est le thème. En travaillant le texte, je me rends compte du public à laquelle l'histoire se destine. En général, on part du texte, cela n'aurait pas de sens pour moi de partir du dessin. Quand j'imagine un personnage, c'est comme si je lui écrivais une histoire qui lui convient. A sa tête correspond un certain caractère qui fait qu'il lui arrive telles péripéties.

Pourquoi, cette fois, avoir raconté votre histoire via un film ?
D'une part parce qu'elle est plus longue. De plus, j'avais envie qu'elle bouge et qu'elle parle. Par rapport aux images fixes, pour moi, ce qui est encore plus important que le mouvement dans le cinéma, c'est le son.

Il y a différents styles d'images dans U. Les images de paysages ont un graphisme très différent de celui des personnages.
Effectivement, pour toutes les images de mer, on s'est notamment inspiré de post-impressionnistes, comme Felix Vallotton.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec le réalisateur Serge Elissalde ?
Il avait fait Loulou, un court-métrage adapté d'un de mes albums et sorti avec d'autres courts en 2003 sous le titre Loulou et autres loups. J'avais alors écrit le scénario avec Jean-Luc Fromental, mais très peu participé au film lui-même. Pour U, c'est une véritable co-direction.

Comment avez-vous arrêté le casting voix, qui réunit quelques acteurs célèbres ou en passe de l'être (Vahina Giocante, Isild Le Besco, Artus de Penguern, Bernadette Lafont) ?
Nous avions des idées par rapport aux personnages, idées qu'on a donné à une directrice de casting qui nous a proposé une dizaine de personnes par voix. Certaines se sont imposées tout de suite. Ce travail m'a donné envie de diriger des acteurs dans du cinéma live.

Comment s'est déroulée la collaboration avec les acteurs qui ont fait les voix pour U ?
J'ai passé trois semaines magnifiques à les diriger avec Serge Elissalde. J'avais écrit un scénario et des dialogues très précis et imaginé en les concevant une certaine façon de jouer. Mes idées se sont encore affinées avec la mise en scène et le story-board. Cela nous a permis de donner des indications aux comédiens. On a travaillé directement en studio.

Sanseverino a fait la musique et interprète un personnage du film.

Comment l'avez-vous choisi ?
Il avait déjà fait la musique de Loulou. De plus, U est aussi une histoire de musiciens, de nomades, de gens de la route, un univers dont Sanseverino est très proche. Dès lors, il était tout naturel qu'on lui demande si le projet l'intéressait, en lui laissant absolument toute liberté. Nous avions envie qu'il soit un troisième auteur à part entière sur ce film.

Un livre se fait seul. Comment avez-vous perçu le travail sur ce film où, par définition, les choses s'élaborent à plusieurs ?
Je n'ai pas donné beaucoup d'indications de mise en scène afin qu'on puisse vraiment travailler à deux dessus avec Serge Elissalde. Mon univers était là. Un film se fait sur 3 ans, on a donc le temps d'en parler.

Propos recueillis par Anne-Laure Bell

U
Film d'animation réalisé par Serge Elissalde et Grégoire Solotareff
Avec les voix de : Vahina Giocante, Isild Le Besco, Marie-Christine Orry, Artus de Penguern, Sanseverino, Bernadette Lafont
France, 2006 - 75 mn
Sortie en salles : 11 octobre 2006

Anne-Laure Bell.

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Sur le web : - Site officiel du film