Héritier de la contre-culture américaine, de
Kerouac à
Burroughs en passant par la Factory, Gus Van Sant est devenu l'un des cinéastes américains les plus adulés des années 2000. Après un début de carrière le propulsant parmi les auteurs les plus prometteurs du cinéma indépendant (
Drugstore Cowboy,
My Own Private Idaho), et une parenthèse le poussant vers des œuvres a priori plus consensuelles (
Will Hunting,
A la Rencontre de Forrester), le virage radical et inattendu qu'il entreprend dès
Gerry, suivi d'
Elephant, enthousiasme la critique et le festival de Cannes qui lui remet la Palme. Capable d'enchaîner des œuvres fondées sur des parti pris formels conceptuels évoquant certains travaux du cinéma expérimental (
Elephant et sa série de plans séquences croisés), et des films à la construction classique (
Harvey Milk,
Will Hunting), Gus Van Sant est l'un des rares cinéastes américains à savoir concilier la tradition hollywoodienne et des influences empruntées au cinéma européen le plus exigeant.
Passionné dès l'enfance par la peinture et le cinéma - il s'initie à l'adolescence au Super-8 en réalisant des petits films amateurs autobiographiques-, Van Sant sort diplômé de la Rhode Island School of Design en 1970, où il est fortement influencé par les films d'
Andy Warhol, Stan Brakhage et
Jonas Mekas, fleuron de l'avant-garde new-yorkaise et du cinéma expérimental américain. Après un détour par l'Europe, il travaille pour la télévision puis la publicité dans une agence à New York. Installé précédemment à Los Angeles, il est fasciné par le ballet des prostitués sur Hollywood Boulevard. De ces visions, après plusieurs courts-métrages dont
The Discipline of D.E (1978),
Alice in Hollywood (1981),
My Friend (1982),
Where'd She Go (1983),
Nightmare Typhoon (1984), il tire son premier long,
Mala Noche (1985).
Outsiders
Longtemps inédit en salles en France et autofinancé avec l'argent que Van Sant met de côté en travaillant pour la publicité,
Mala Noche emprunte son récit à Walt Curtis, un poète vagabond de Portland. Le film suit le récit d'un épicier blanc tombant amoureux d'un jeune immigré mexicain prostitué. Tourné dans un noir et blanc granuleux rappelant les premiers
Jarmusch, le film annonce l'œuvre à venir de Van Sant : son goût pour les outsiders sublimes, l'errance, des portraits d'une Amérique à la fois en creux et mythologique, la double influence européenne et américaine (un certain rapport théorique et à la fois tactile aux images, un art de la reprise et de l'immersion, un maniérisme arty, pop), ainsi que la dimension autobiographique (l'homosexualité). Van Sant filme une série d'états, il suit des personnages cristallisés dans un espace temps où l'avenir est vague, incarnation éphémère de cette jeunesse gracieuse et tragique promise à disparaître et qu'on retrouvera plus tard si souvent dans ses œuvres.
Le vif succès de
Mala Noche dans le circuit du cinéma indépendant intéresse alors les studios, Universal faisant une proposition à Van Sant qui ne pourra se concrétiser à la vue des projets que le réalisateur soumet. Dans l'attente de jours meilleurs, il enchaîne les courts :
Ken Death Gets of Jail (Id),
My New Friend (Id),
Five Ways to Kill Yourself (1986), jusqu'à enfin repasser au long avec le très remarqué
Drugstore Cowboy (1989), un road movie sur un junkie et sa bande braquant des pharmacies à Portland pour s'approvisionner et survivre. Le film remet alors en selle l'acteur
Matt Dillon, au creux de la vague, et emprunte son esthétique aux photographies de
Larry Clark.
Drugstore Cowboy explore aussi l'un des thèmes récurrents chez Van Sant, la famille (ici recomposée), et
William Burroughs, apparaissant au détour de quelques scènes, encense le film.
De l'indé à Hollywood
Après avoir signé ses premiers clips (pour
Bowie, les Red Hot Chilli Pepper, plus tard
Chris Isaak et
Elton John), Van Sant poursuit sur des thèmes similaires avec le très beau
My Own Private Idaho (1991), une réinterprétation libre d'Henry IV de Shakespeare avec
Keanu Reeves et le regretté
River Phoenix dans son chef d'œuvre. Homosexualité, amours impossibles, rapport complexe à la famille, aliénation, solitude, image d'une jeunesse promise à se dissoudre, sont réutilisés au fil d'un canevas stylistique poétique mélangeant pop art et expressionnisme. Le film remporte plusieurs prix et se taille rapidement une solide réputation d'œuvre phare du nouveau cinéma indépendant américain. Van Sant enchaîne alors sur
Even Cow Girls Get the Blues (1993), une adaptation du roman psyché de Tom Robbins sur une jeune routarde destinée à l'auto-stop car dotée d'un pouce hypertrophié. A pitch improbable, succès conséquent : le film (plusieurs fois remonté) est un bide monumental et ferme la première période indépendante de Van Sant.
Pour conjurer l'échec d'
Even Cow Girl Get the Blues, Van Sant signe son premier film de studio,
Prête à tout (1995) avec
Nicole Kidman,
Matt Dillon, et les jeunes et alors méconnus
Joaquin Phoenix et
Casey Affleck. Noble véhicule pour l'actrice, psychotique et saisissante de perversité, le film imagine l'histoire d'une présentatrice télé prête à tout pour devenir une star du petit écran, y compris manipuler un groupe d'adolescents afin qu'ils tuent son mari ne voyant pas d'un très bon œil ce destin télévisuel. A la fois satire mordante et drôle de la pulsion médiatique contaminant l'Amérique,
Prête à tout fait également en creux, et avec une certaine authenticité, le portrait de trois teenagers dont on retrouvera plus tard des réminiscences chez Van Sant. L'accueil du film est modeste mais suffisamment conséquent pour remettre en selle le réalisateur gagnant le confiance des studios.
Hunting Psycho
L'année où sort
Prête à tout, Van Sant participe à la production du premier film de
Larry Clark,
Kids (1995). Un juste retour des choses pour un auteur dont il a subi l'influence, et une œuvre de plus sur l'adolescence qui bientôt deviendra son sujet de prédilection. Deux ans plus tard, retour à la réalisation et premier triomphe au box office avec
Will Hunting (1997), écrit et interprété par deux futures stars, Matt Damon et
Ben Affleck, auréolés d'un Oscar du meilleur scénario. Van Sant signe alors le beau portrait d'un surdoué en marge et pas si éloigné des outsiders qu'il affectionne. Si ses admirateurs de la première heure rejetteront partiellement cette approche plus classique, la mise en scène, d'une grande transparence et entièrement vouée à ses acteurs émergeants et doués, révèle une profonde sensibilité doublée d'un réel sens de la description. Le thème de la famille, reconduit par le lien entre Matt Damon et son psy (
Robin Williams), renvoyant également aux obsessions de Van Sant, preuve que
Will Hunting demeure une œuvre personnelle en dépit des apparences.
En 1998 Van Sant prend le public par surprise en enchaînant sur un remake de
Psycho d'Hitchcock. Une version qu'on dira d'abord reprise plan par plan, alors qu'au final l'auteur introduira plusieurs petits changements (comme un plus grand nombre de plans dans la mythique scène de meurtre sous la douche), qui lui permettront de rester fidèle au maître jusque dans son rapport sacré et virtuose à la mise en scène. Que Van Sant modernise, s'accapare, retouche, déforme, colorise, reprenant l'orignal pour le plier à un rapport omniprésent aux lumières et chromos, comme pour amplifier, gonfler le film d'Hitchcock, afin de le reprendre pour le révéler. Projet à la fois cinéphile, arty, pop, amoureux, digne d'une installation d'art contemporain (dont le réalisateur se rapprochera bientôt à grands pas avec
Gerry),
Psycho reçoit un accueil très mitigé par la critique et en salles. Van Sant revient alors aux choses simples avec un film de commande proche de
Will Hunting,
A la Rencontre de Forrester (2000), qui clôt la fin de la seconde partie de sa carrière.
Gerry, Elephant, etc.
Après une pause de deux ans, Van Sant prend congé des studios et revient à ses premiers amours, un cinéma indépendant à petit budget, libre, plus audacieux et atypique, formaliste. Sur un scénario de Matt Damon et Casey Affleck (amis dans la vie), il tourne ainsi
Gerry (2002), œuvre emblématique et marquante ouvrant la troisième partie de sa carrière. Fortement influencé par les lents travellings en plans séquences de
Béla Tarr, les films de
Chantal Akerman ou
Abbas Kiarostami, Van Sant revient à ses premiers amours, un cinéma d'avant-garde, du dispositif, conceptuel, théorique, prenant racines en Europe et aux Etats-Unis. Suite à cette quête mystique, hypnotique, sublime (beauté et mort se tutoient), redéfinissant notre rapport aux personnages et tournée avec un parti pris esthétique d'une ascèse radicale, Van Sant enchaîne sur
Elephant (2003). Un drame plastique et tragique où des kids qu'une caméra suit et effleure tels des anges marchant dans les couloirs sans fins de leur lycée, avancent vers la mort, sauvés par la grâce des travellings conférant une éternité éblouissante à leur jeunesse. Auréolé d'une Palme d'or, inspiré du massacre de Columbine et du film éponyme d'Alan Clarke,
Elephant est amplement salué par la critique et ne tarde pas à devenir un sérieux objet d'étude pour l'université. Comme les suivants :
Last Days (2005), élégie sur les derniers jours de
Kurt Cobain, puis
Paranoid Park (2007), récit initiatique autour d'un jeune skater impliqué dans un accident meurtrier.
Les trois films prolongent ce goût pour l'errance et la solitude (voire l'ennui), à renfort de dispositifs formels puissants : plans séquences, travellings, déconstruction narrative, temporalité désaxée, décrochages, redéfinition des corps, jeux sur les formats de pellicule, fonctions des textures sonores ou musicales ; tout en reprenant les thèmes chers au réalisateur : famille, communauté, transcendance, refus d'assigner une vérité définitive aux choses ou aux êtres. Van Sant signant avec
Elephant et
Paranoid Park, deux portraits sensibles sur ou autour de l'adolescence qui marqueront durablement la décennie sinon l'histoire du cinéma. Après quatre films aux prétendues vertus expérimentales, Van Sant revient enfin à une facture plus traditionnelle pour un sujet non moins personnel,
Harvey Milk (2008), un biopic du célèbre militant et politicien homosexuel de San Francisco mort assassiné. L'auteur renoue alors avec l'académie et reçoit une pluie de nomination aux Oscars -
Sean Penn, dans le rôle titre, recevra par ailleurs la statuette du meilleur acteur. Preuve encore de ses talents à savoir œuvrer avec une incroyable efficacité dans des registres formels pourtant en apparence opposés. A noter enfin que Gus Van Sant est auteur d'un roman,
Pink, ainsi que d'un recueil photo,
108 portraits, et de deux albums musicaux.