Isabelle Huppert est l'actrice de toutes les femmes. Cérébrale, exigeante, insaisissable, elle a bâti en près de quarante ans une carrière sans presque aucun faux pas. Intelligente, douée, énigmatique, fascinante, elle a construit sa réputation sur son métier, par son professionnalisme, son goût du risque, et sa fidélité envers des cinéastes comme
Claude Chabrol ou
Benoît Jacquot. De ses premières apparitions aux débuts des années 70 à aujourd'hui, avec près d'une centaine de films à son palmarès, elle n'a cessé d'aller vers un cinéma d'auteur, français ou international, chez des réalisateurs confirmés ou débutants (
Tavernier,
Godard,
Pialat,
Cimino,
Haneke,
Ozon...). Elle compte parmi les actrices françaises les plus douées et respectées, toutes générations confondues et en dépit d'une carrière peu médiatisée. Souvent froide, sèche, inaccessible, et pourtant sensuelle, mais d'une sensualité si essentiellement féminine qu'elle demeure un mystère pour les hommes, tout chez elle reflète une forme d'intégrité physique et psychologique. L'exigence d'une femme lucide, en quête de vérités multiples, au jeu précis et nuancé, attirée par l'abîme, l'inconnu, le non consensuel, composant ses personnages avec une distance quasi scientifique, telle une chirurgienne des sentiments passant l'émotion au scalpel.
Chez Huppert le travail ne se sent pas. Par jeu, elle opte parfois sciemment pour l'outrance quand elle succombe à la comédie (
8 femmes). Mais depuis toujours, mettons
Violette Nozière en 1978, son premier rôle pour Chabrol qui lui vaut le Prix d'interprétation à Cannes, elle compose sans effort des portraits complexes, ambigus, fuyant la facilité par amour du jeu et de l'art. Intimidante, incertaine, provocante, parfois trouble, douée pour la folie et les peintures nerveuses ou mentales (
La Cérémonie,
La Pianiste), elle a quelque chose de l'inconciliable, du familier et de l'étranger. Si on peut prévoir ses rôles, rien ne l'assigne pourtant, elle surprend encore et encore : quand on la croit intellectuelle, voilà qu'elle se révèle dans un rôle passionnel ou névrosé. Elle est la femme solitaire, libre, entière, cultivée, brillante. Célébrée de la France aux USA via des rétrospectives aux MOMA et à la Cinémathèque, passionnée de photo et shootée par les plus grandes stars de la profession (une exposition et un livre lui sera consacré,
La femme aux portraits), cheftaine du festival de Cannes en 2009, comédienne de théâtre douée en parallèle du cinéma, elle a acquis une réputation sans équivalent parmi les actrices françaises.
Chabrol et Jacquot
Issue d'une famille bourgeoise de Ville d'Avray (Haut de Seine) où elle passe son enfance avec son frère et ses sœurs, dont l'une, Caroline, deviendra réalisatrice, Isabelle Huppert décroche une licence de russe avant de s'orienter définitivement vers la comédie. Formée à l'école de la Rue Blanche et au Conservatoire, elle fait ses débuts au cinéma chez Nina Companéez dans
Faustine et le bel été (1972). Une simple apparition. Très vite, elle décroche des seconds rôles chez
Sautet (
César et Rosalie, Id),
Blier (
Les Valseuses, 1974), Boisset (
Dupont Lajoie, 1975), Preminger (
Rosebud, Id), ou encore chez Tavernier pour
Le juge et l'assassin (1976) qu'elle retrouvera plus tard pour
Coup de torchon (1981). Dès ses débuts sa carrière s'oriente ainsi vers le cinéma d'auteur. Révélée à 24 ans aux yeux du grand public avec
La Dentellière (Claude Goretta, 1977), son rôle d'apprentie shampouineuse réservée, mélancolique, victime d'une déception amoureuse la plongeant dans la folie, est alors auréolé de divers prix et nominations.
Sa carrière est immédiatement marquée par cette exigence et volonté de ne jamais chercher la facilité. Sa rencontre avec Chabrol pour
Violette Nozière est décisive. L'actrice deviendra sa muse. Mais pas tout de suite. Il faudra dix ans avant que le tandem ne se retrouve, avec
Une affaire de femmes (1988), où elle est une faiseuse d'ange condamnée à mort par le régime de Vichy. Suivront alors des sujets et genres variés où à chaque fois elle apporte ses talents subtils pour camper des portraits de femmes tout en nuances :
Madame Bovary (1990) adapté du classique de Faubert,
La Cérémonie (1995), où son rôle de postière entraînant
Sandrine Bonnaire dans sa folie meurtrière lui vaut un César,
Rien ne va plus (1997), comédie débonnaire où elle badine avec
Michel Serrault,
Merci pour le chocolat (2000), habile thriller helvétique sous anxiolytique, et
L'Ivresse du pouvoir (2006), en juge démêlant une ténébreuse affaire fortement inspirée de l'affaire Elf. En parallèle, Huppert croise par deux fois la route de Godard pour
Sauve qui peut (la vie) et
Passion (1980-1982), décroche un second rôle dans le chef d'œuvre pharaonique de Michael Cimino,
Les portes du paradis (1980), qui causa la banqueroute de la United Artist, tourne pour
Losey dans
La Truite (1982), ou encore pour Marco Ferrerri dans
L'histoire de Piera (1983). Un déjà très beau C.V.
Huppert l'aventurière
Vue encore chez Pialat dans
Loulou (1980), Deville pour
Eaux profondes (1981), à l'international chez
Curtis Hanson (
Le Faux témoin, 1987) et Wajda (
Les Possédés, 1988), plus tard chez l'ex fleuron du cinéma indé américain
Hal Hartley (
Amateur, 1994), elle traverse les années 80 en s'imposant chez Blier dans
La Femme de mon pote (1983) aux côtés de
Coluche et
Thierry Lhermitte. Rare film populaire de cette décennie, avec
Coup de torchon qui lui vaut une nomination aux Césars, et
Sac de nœuds (
Josiane Balasko, 1985), véritable anomalie dans sa filmographie. Deuxième rencontre décisive de sa carrière, elle croise Benoît Jacquot en 1981 pour
Les ailes de la Colombe. Auteur également réputé exigeant et intellectuel, il fera d'elle l'une de ses actrices fétiches dès la fin des années 90 :
L'école de la chair (1998),
Pas de scandale (1999),
La fausse suivante (2000),
Villa Amalia (2009). Toujours fidèle au cinéma d'auteur, elle tourne également pour Ruiz (
Comédie de l'innocence, 2000),
Assayas (
Les Destinées sentimentales, Id), Schroeter (
Deux, 2002). En 2001 l'Autrichien Michael Haneke la transforme en bourgeoise frustrée et névrosée dans
La Pianiste, un coup d'éclat marquant et glaçant. Elle retrouvera le cinéaste moraliste de la décadence occidentale sur
Le Temps du loup (2003), passé inaperçu.
Aventurière toujours prête à explorer de nouveaux mondes, d'autres univers, elle joue pour de jeunes auteurs comme François Ozon et son mauvais pseudo remake de
Cukor,
8 Femmes (2002). Actrice encore chez le pseudo torturé
Olivier Dahan (
La Vie promise, Id), ou
Christophe Honoré, signant son premier film,
Ma mère (2004), une adaptation de Bataille où elle entretient une relation ambiguë avec
Louis Garrel jouant son fils, on la voit également chez le jeune
Joachim Lafosse dans
Nue propriété (2006). Jamais complètement à la marge ni vraiment au centre, elle continue ainsi de naviguer avec comme seule boussole son goût pour le cinéma. Croisée chez David O'Russel dans
J'adore Huckabees (2004), à l'affiche de
Gabrielle de
Patrice Chéreau (2005), au casting d'œuvres toujours loin des sentiers battus comme l'insituable et réussi
Home d'Ursula Meier (2008), ou encore
White material de
Claire Denis (2009), Huppert passe d'un film à l'autre sans se soucier de son image. Seul le film compte, son réalisateur, de nouvelles expériences. Exigeante, oui, décidément.