Jacques Doillon fut jadis un des réalisateurs les plus prolifiques du cinéma français. Quelque peu boudé par le public et oublié de la critique, il revient cinq après
Raja avec
Le Premier venu, un film sensible et sincère qui reste fidèle à l'ensemble de sa filmographie.

Né d'une génération de cinéastes qui ne s'est jamais fédérée en tant que telle (celle de l'après Nouvelle Vague), Jacques Doillon débute sa carrière au cinéma à la fin des années soixante, après de multiple petits boulots et avoir commencé comme assistant monteur sur un documentaire d'Haroun Tazieff (
Le Volcan interdit, 1966), et un film d'
Alain Robbe-Grillet (
Trans-Europ-Express, id). Il passe ainsi à la réalisation avec une série de courts métrages et documentaires sur le sport tels que
Trial (1969),
Bol d'or (1971) ou
Autour des filets (1973). Puis tourne son premier long-métrage en 1973 avec
L'an 01, une pochade libertaire écrite par le dessinateur Gébé de Charlie Hebdo et Hara Kiri, qu'il retrouve après leur collaboration sur le court-métrage
On ne se dit pas tout entre époux (1971).
Alain Resnais et Jean Rouch y réalisant par ailleurs quelques segments, tandis que le casting, hétéroclite, mélange tout le futur gratin comique français (l'équipe du Splendid au complet,
Coluche) à quelques stars en devenir (Miou Miou, Depardieu). Mais, à mi-chemin entre le manifeste documenteur et la farce fictionnelle,
L'an 01 n'est guère représentatif du cinéma de Doillon, qui lui se dessine avec évidence et force dès son second film, beaucoup plus personnel,
Les doigts dans la tête (1974), que l'on pourrait ainsi qualifier comme le premier véritable film de son auteur.

Bricolé avec presque rien, une chambre et quatre comédiens,
Les Doigts dans la tête fixe déjà les bases de la méthode à venir de Doillon, qui ne sera jamais complètement inflexible mais récurrente : un goût, en allant (trop) vite, pour le naturalisme et ses effets, une affection pour l'enfance et la jeunesse, qu'il filmera dans
La drôlesse (1979),
La Vie de famille (1985),
La Fille de 15 ans (1989),
Le Petit criminel (1990),
Le Jeune Werther (1993),
Petits frères (1999) et surtout
Ponette (1996), peut-être l'un de ses films les plus célèbres, où il fait philosopher une fillette de quatre ans sur la mort. De même, on retrouve son obsession pour les dialogues (point de départ systématique de ses films), ou plus particulièrement le langage, qu'il travaille au corps de ses acteurs pour mieux révéler une autre facette de son cinéma, celle des sentiments, qui structure toutes les relations de ses personnages, qui chez lui ne cessent de guider le récit. Même si ce n'était pas encore le cas,
Les Doigts dans la tête semble inaugurer également cette économie propre à Doillon, celle d'un tournage au naturel, où les comédiens sont totalement impliqués dans leurs rôles, où l'on tourne les scènes dans la chronologie du scénario, où l'on refait jusqu'à vingt fois la prise jusqu'à parfois épuiser les acteurs pour obtenir quelque chose proche de l'accident. Plus tard, Doillon tournera beaucoup en plan séquence, à la recherche constante du moment où surgit non moins ce qui découlerait d'une improvisation mais d'une cassure dans ce qu'il a parfaitement réglé. Manière de se mettre en danger, de savoir que la justesse des sentiments ne pourra naître qu'en poussant sa méthode vers un précipice salvateur.
Au plus proche de l'humain

On pourrait dire encore qu'à sa manière
Les Doigts dans la tête est une histoire de famille, autre thème courant chez Doillon (du réel au cinéma, puisqu'il fera jouer son ex-épouse,
Jane Birkin et leur fille,
Lou Doillon, quand il ne s'inspire pas d'éléments véridiques tirés de la vie de ses acteurs pour récrire ses personnages). Ou qu'il s'agit d'une chronique intimiste entre quatre murs, ce que seront souvent ses films, centrés sur les personnages (féminins, souvent, par combinaison à trois, généralement) et confinés dans des espaces clos ou restreints, ainsi de
La Femme qui pleure (1978),
La Drôlesse,
Comédie ! (1986),
La Fille de quinze ans,
La Vengeance d'une femme (1989),
Carrément à l'ouest (2000) ou encore
Raja (2003). Ce ne serait pas faux. Mais, même s'il est tentant de cloisonner un peu vite son œuvre en la caricaturant, ce que n'a pas manqué de faire une partie de la critique durant son âge d'or (les années 80/90, où il tourne 17 longs métrages, sans compter ceux pour la télévision), le cinéma de Doillon a su rester fidèle à lui-même sans esprit de système ni sacrifices, ce qui au final l'a toujours délivré des préjugés qu'on a pu avoir à son égard. Il a su entretenir ses rapports à une forme théâtrale sans s'enfermer dans du théâtre filmé, constamment, au contraire, à la recherche de ce que seul le cinéma peut lui apporter dans l'enregistrement des corps, des visages et des dialogues. Ses films sont moins en définitive en quête de réalisme que de longs processus où le tournage même participe à une approche du vivant, de l'humain, dans la totalité de ses contraires et la fragilité des sentiments, finalement sa vérité.
Mais au passage des années 2000, où il ne tourne que
Carrément à l'ouest et
Raja, qui n'enthousiasment pas les foules, le cinéma de Doillon a peu à peu perdu son aura auprès du public et des professionnels. L'ancien stakhanoviste doit prendre du recul et espacer ses tournages qu'il compensera, un peu, en encadrant le travail des élèves de la Fémis. C'est que sa côte de popularité a baissée, la critique qui le défendait encore l'a progressivement oublié, et, bien que la Cinémathèque lui consacre une rétrospective intégrale en 2006, il sait lui-même aujourd'hui que son heure de gloire est passée. Malgré la difficulté qu'il rencontre désormais pour monter ses films, ce dont il s'est plaint à plusieurs reprises, il revient en 2008 avec
Le Premier venu, tourné après cinq ans d'absence, et dans lequel l'auteur lui-même voit des réminiscences de
La Drôlesse et
Le Petit criminel.