Personne ne peut se targuer d'avoir acquis une place aussi importante à Hollywood que James Cameron. Davantage encore peut-être que
Steven Spielberg ou
George Lucas. Producteur, scénariste, réalisateur, ingénieur, il est avant tout un précurseur, de ceux qui posent les bases que d'autres ne cesseront de piller ensuite. Son cinéma, entre classicisme et hyper modernité, le situe parmi ceux qui durant les 80's définiront le nouveau format du blockbuster américain. Chacun de ses films, de
Terminator (1984) à
Avatar (2009), est un défi technique et esthétique, un dépassement des limites de la représentation où la technologie sert toujours d'outil et de sujet, d'encadrement. Mégalomane obsessionnel, maniaque tyrannique, Cameron vit chaque projet comme une aventure repoussant les contraintes du visible. Il a quelque chose du scientifique, creusant sans cesse au cœur de l'entertainement les moyens de renouveler son média. Sa notoriété après le succès mondial et historique de
Titanic, lui ayant donné le statut définitif d'un auteur à la fois visionnaire, radical et motivé par des travaux d'ampleur pharaonique, gigantesque, dispendieux.
Peu de cinéastes auront eu un tel poids et une telle autonomie envers les studios. Rares sont ceux comme lui aussi jusqu'au-boutistes et prêts à renoncer à l'argent ou mettre leurs économies sur le tapis pour que leur film soit à la mesure de leur rêve, conforme à leur idéal. Surestimé pour les uns, admiré par les autres, Cameron aura surtout donné du sens aux effets spéciaux et su offrir ses lettres d'or à la science-fiction, son genre de prédilection. A l'image du Titanic, chef d'œuvre orgueilleux de la civilisation occidentale d'avant-guerres, ses films sont des passages entre deux mondes (d'hier et d'aujourd'hui) où le réel est promis à disparaître, pour renaître, réenchanté par les machines, même si celles-ci, tels les Terminator, peuvent être aussi nos ennemis. La grande question du cinéma de Cameron demeurant l'humain, ou plutôt l'inhumain et donc ce qui doit succéder à l'humanité, qui décidément ne lui suffit pas.
Des machines
Canadien d'origine, James Cameron aurait pu être américain tant rien n'arrête l'homme, ce gagnant, pour qui chaque film est une victoire sur lui-même et le cinéma. Débarqué en Californie au début des années 70, il étudie alors la physique tout en travaillant parallèlement comme machiniste puis chauffeur poids lourds. Décidé à faire carrière au cinéma, il abandonne ces métiers et parvient à rassembler un petit pécule pour tourner son premier court-métrage,
Xenogenesis (1978), où déjà par le genre (science-fiction), les effets spéciaux (combat de robots), le cadre, le style, il pose les bases de sa filmographie. Remarqué par
Roger Corman, pape de la série B, Cameron travaille ensuite comme technicien sur
Les mercenaires de l'espace (1980), puis directeur de seconde équipe sur
La Galaxie de la terreur (1981), avant de mettre en scène son premier film,
Piranha 2 (Id), nanar à la production chaotique que le cinéaste remontera dans le dos de son producteur, un obscur escroc italien.
La suite de sa carrière sera une longue autoroute que Cameron traversera avec un bolide aux allures de bulldozer. Première étape,
Terminator, qu'il écrit et réalise déjà dans un climat de conflit avec son producteur : celui-ci voulait que le film s'achève avec l'explosion du camion citerne, pas le cinéaste, qui ira jusqu'à payer de sa poche pour tourner des plans en contrebande. Le film sera avant tout un choc, pour ses effets spéciaux d'abord, alors inédits (beaucoup de maquillages, aujourd'hui un peu datés), mais surtout par sa mise en scène au cordeau, coupante comme une lame d'acier aiguisée : ainsi de la longue première partie du film, presque silencieuse, épurée, muette, où le spectateur erre dans l'inconnu, sans information. On ne sait rien des personnages, la tension est extrême, la ville semble sortir d'une réactualisation du film noir, le final s'achève dans une usine métallurgique comme pour boucler la boucle.
Définitivement moderne parce qu'à la pointe de la technologie, mais aussi complètement classique dans son découpage,
Terminator bouleverse aussi tous les canons du film d'action. La scène dans la boîte de nuit où
Arnold Schwarzenegger, qui trouvera ici son rôle emblématique, ouvre le feu à l'aveugle pour éliminer Sarah Connor, est alors du jamais vu. Rien n'a préparé à la scène et aucune justification morale ou son contraire ne semble l'autoriser. Graphiquement, en termes de composition, l'image devient instantanément un morceau d'anthologie. Et le film, lourd comme le plomb, avec sa musique martiale désormais célèbre, s'impose d'emblée comme un chef d'œuvre, contemporain, visionnaire et obsédé par la technologie. Plus encore, Cameron est le premier à juxtaposer efficacement un corps réel (celui musculeux du futur gouverneur californien) sur une machine. Le bodybuilding des années 80 trouvant là sa plus grande symbolique.
Des extra-terrestres
Terminator ouvre alors en grand les portes des studios à James Cameron, qui se voit confier la suite d'
Alien, le huitième passager de
Ridley Scott :
Aliens. A nouveau, les tensions montent avec la production et l'équipe technique sur le plateau, ce qui deviendra une habitude. L'intelligence du cinéaste pour cette suite sera de ne pas imiter le style du réalisateur de
Blade Runner. A l'angoisse du hors champ, de l'obscurité, de l'alien errant seul dans les boyaux du vaisseau, Cameron substitue un film d'action intense, musclé, militaire, où les aliens pullulent. Il invente un cinéma baddass, définissant pour toujours des figures archétypales aux gueules carrées et aux punch lines fleuries que tout le monde pillera ensuite, du cinéma jusqu'au jeu vidéo -
Aliens étant le film matrice du jeu de tir à la première personne. Outre son influence, le film sera aussi un nouveau défi technique pour Cameron, capable de rendre crédible et approfondir l'univers d'
Alien en lui offrant de nouvelles dimension et ampleur.
En 1989,
Abyss constitue une étape clé du cinéma de James Cameron. D'abord parce que pour son époque le film est un nouveau défi technologique, aux conditions de tournage extrêmes (presque intégralement sous l'eau), épuisantes pour son casting et son équipe technique qui ira jusqu'à imprimer des T-Shirts pour dire qu'elle y a survécu. Ensuite parce que c'est son film le plus personnel, où son obsession des fonds marins s'affiche pour la première fois - monde qu'il retrouvera plus tard via
Titanic et surtout les multiples expéditions auxquelles il a participé et dont il tirera films et documentaires (
Les Fantômes du Titanic,
Aliens of the Deep,
Last Mysteries of the Titanic). Chacun ayant participé entre autres à l'élaboration de divers systèmes de caméras, notamment la Fusion (avec son complice Vince Pace) qui, au départ conçue pour rendre plus immersif à l'image les fonds marins (en 3D), sera finalement utilisé sur
Avatar et de nombreuses autres productions hollywoodiennes.
Cinéaste et ingénieur, Cameron est un pionnier, la caméra est son outil, qu'il est le seul peut-être à autant remanier, modifier, tel un artisan en quête perpétuelle d'évolution technique. Avec
Abyss, l'étape décisive fut celle des images de synthèse, via la technique du morphing, alors inédite sur grand écran. La scène est désormais célèbre : un extra-terrestre se matérialise au travers d'un vers d'eau sur lequel se superpose les traits d'un personnage humain. Le numérique fait alors son entrée à Hollywood et la technologie nous imite, elle est une matière encore brute sur laquelle on dessine un visage. On vient de franchir une étape et Cameron sonde plus que jamais dans le bleu océanique (couleur favorite des cinéastes obsessionnels, comme Michael Mann) le devenir de l'homme, qui pour vivre en paix et en harmonie se doit de respecter toutes forme de vie. La technologie au service de la nature et son analyse, donc de l'étude, la compréhension, l'accroissement de l'être.
Repousser les limites du visible
1991, Cameron donne enfin une suite à
Terminator et révolutionne définitivement le film d'action hollywoodien et les effets spéciaux.
Terminator 2 : le jugement dernier demeure encore aujourd'hui une œuvre décisive, un classique. Son idée de génie, renverser le premier opus (Schwarzenegger devient une machine alliée des humains) et redéfinir l'ennemi pour le transformer en une menace nouvelle, indestructible, aux possibilités plastiques vertigineuses, inédites. Le nouveau Terminator, le T1000, devient ainsi un androïde de métal liquide, métamorphique, rapide, sans pitié. Il peut prendre toutes les formes humaines ou non, toutes les apparences, se reconstituer à l'infini, plus aucun corps ne lui fait barrage, le numérique rendant enfin réalisable une complète reconfiguration de l'humain. Le cinéma cyborg de Cameron prend alors tout son sens, d'abord dans la perspective d'un rapport pacifié avec les machines (l'ancien Terminator), ensuite par ce corps digital ouvert à tous les possibles.
Terminator 2 imposera une fois encore le nom de James Cameron à Hollywood. Comme le réalisateur de cinéma d'action le plus doué de sa génération aux côtés de John McTiernan (hyper brio de la mise en scène, du découpage, de l'action, toujours au service du récit), et à nouveau comme un concepteur de génie, intuitif, avant-gardiste, dépassant les limites de la représentation. Après
Terminator 2, ou plutôt grâce au film, le numérique deviendra un outil systématique. Bien sûr, le cinéaste ne s'arrête pas en si bon chemin et trois ans plus tard, en 1994, après une tentative avortée de monter
Spider-Man à l'écran, il retrouve son acteur fétiche, Anorld Schwarzenegger (sortant de
Last Action Hero, son premier échec), pour un remake inattendu de
La totale, True Lies. Première incursion de Cameron dans la comédie, l'auteur transforme cette bête histoire d'adultère en prétexte à une débauche d'action renforçant la dynamique des situations. Les effets spéciaux, de rigueur, sont alors en partie assurés par Digital Domain, compagnie qu'il a créée en 1993. Et le budget du film explose à nouveau.
Titanic
Après avoir produit et signé le scénario de
Strange Days, réalisé par son ex compagne
Kathryn Bigelow, Cameron va s'attaquer à son projet le plus ambitieux,
Titanic (1997), auquel il pense depuis
Abyss. A l'époque, le film est le plus coûteux de l'histoire du cinéma (200M$). Le cinéaste ne lésine en effet pas sur les moyens et refuse de toucher un salaire et des royalties pour mener son projet à terme. Pour l'occasion, la Fox et la Paramount s'associent, pariant sur cette entreprise mégalomane où Cameron, dans un souci de réalisme définitif, demande à ce que chaque détail, chaque objet, soit conforme à la réalité de l'époque. Absolutiste, maniaque, il va jusqu'à reproduire, presque à l'identique et aux dimensions réelles, le fameux paquebot. N'ayant décidément peur de rien, il offre en plus les rôles principaux à deux jeunes comédiens alors méconnus mais bientôt célèbres,
Leonardo DiCaprio et
Kate Winslet. Le pari sera réussi, puisque comme chacun sait,
Titanic deviendra le plus gros succès de l'histoire du cinéma.
Titanic poussera en effet les limites du cinéma catastrophe, de son immersion, qui n'aura jamais été aussi crédible. Plus encore, il raconte une traversée, de l'ancien vers le nouveau monde, à bord d'un navire symbolisant l'aboutissement technique de la civilisation occidentale de son époque. C'est un objet charnière, réunissant la splendeur et la chute ou les dangers de l'ère industrielle, avec à son bord une vision en coupe de la société. Pour Cameron, le Titanic est donc un parfait substitut à toutes ces obsessions, il annonce, met en valeur, interroge le passé et le futur, tout ça sur l'eau, élément primitif par excellence. La réalité du passé y est ainsi reproduite à la perfection (authenticité des éléments du décor ou des accessoires), pour être noyée ensuite sous un déluge d'effets spéciaux dernier cris et monumentaux. La technologie servant à détruire le réel pour lui en supplanter un nouveau, via les machines (l'équipe scientifique qui fait revivre le Titanic et le souvenir de ce voyage), qui va le réenchanter, ou plutôt montrer de nouvelles voies.
Titanic et sa romance figée pour l'éternité aux fins fonds de l'Atlantique annoncera également un tournant supplémentaire. Celui d'un cinéma machinique dont Kate Winslet fait alors l'expérience en réussissant à survivre aux entrailles de métal du paquebot. Elle est le témoin de la chute, le Titanic ne l'a pas digéré,e absorbée, mais expulsée. Par la force des sentiments, d'un amour éclair et absolu, elle n'a pas sombré avec les tonnes d'acier d'une civilisation arrogante.
Titanic est donc moins un film catastrophe, où Cameron prendrait plaisir à faire couler son bateau, qu'une vision de l'Histoire et des rapports entre l'homme et ses progrès techniques. C'est un commentaire sur l'humanité où Kate Winslet, personnage issu de l'aristocratie anglo-saxonne (capable de penser et réaliser le Titanic), rencontre la classe populaire (DiCaprio), main d'œuvre ayant confectionné le paquebot. Elle est le segment parfait, l'alter ego du cinéaste, à la fois inquiet et confiant dans un futur où l'homme coexiste avec ses technologies.
Cameron l'explorateur
Le triomphe sans précédent de
Titanic propulsera James Cameron vers des strates inédites. Mais plutôt que profiter de cette popularité, le cinéaste mettra alors son temps à profit pour replonger durant plus de dix ans dans ces fonds marins qui le fascinent. En 2002, il guide ainsi ses caméras robotisées à l'intérieur de l'épave du navire de guerre Bismarck pour le documentaire
Expedition : Bismarck, diffusé sur la chaine Discovery Channel. En découleront des découvertes scientifiques inédites. Il travaille ensuite à la mise au point d'un nouveau système de caméra numérique 3D, qu'il utilise pour la première fois en revisitant les entrailles du Titanic avec son complice et ami
Bill Paxton dans
Les fantômes du Titanic (2003). Dont les images étranges, spectrales, presque lunaires, évoquent plus que jamais cette science fiction d'où il vient. Cameron et son équipe continueront ces expéditions documentaires en s'intéressant durant deux ans à des sites de sources hydrothermales des grands fonds dans l'Atlantique, le Pacifique et la mer de Cortez qu'ils feront découvrir dans
Aliens of the Deep (2005), projeté en Imax 3D.
Cinéaste et ingénieur, fasciné par ces biotopes des fonds marins évoquant les formes de vies extra-terrestres, James Cameron a mis sa carrière artistique entre parenthèses pendant douze ans afin de se consacrer à sa passion. Un luxe qu'aucun autre réalisateur n'a pu se permettre dans l'histoire du cinéma américain et d'ailleurs. Son retour en 2009 avec
Avatar était donc attendu par tous ceux pour qui il a tout changé, et par une industrie dont il a participé à modifier le modèle économique, notamment en imposant, ou presque, l'expansion d'un nouveau cinéma en 3D. Projet de longue date : 15 ans de gestation où il fallut mettre au point différentes caméras, virtuelles, stéréoscopiques, améliorer la technique de Performance capture inventée par
Robert Zemeckis (des acteurs réels recouverts de numérique),
Avatar a été annoncé et vendu comme une révolution. Ce qu'il est, puisque le cinéaste bouleverse définitivement la nature des corps digitaux et invente un univers de synthèse étonnamment vivant où tout son cinéma prend sens, tel un aboutissement dans la progression.
Du futur
Projet pharaonique au budget impossible (près de 500 millions de dollars avec les frais publicitaires),
Avatar tient à nouveau du défi technologique, esthétique et économique. Un caprice de démiurge dont l'auteur risque de payer les frais car essayer de rejouer le succès de
Titanic avec un univers de science fiction fantasy bâti sur une œuvre originale, sans stars, avec pour l'essentiel des héros extra-terrestres à l'aspect a priori peu fédérateur, est un pari lourd de conséquences pour la Fox si le film est un échec. Ce qu'on ne lui souhaite pas, d'abord parce qu'aucun blockbuster de ces dix dernières années ne lui arrive à la cheville ; ensuite car on rêve de voir naître son prochain projet,
Battle Angel, l'adaptation du manga
Gunnm de Yukito Kishiro, petit chef d'œuvre du cyberpunk autour d'une jeune fille cyborg vivant dans une décharge. Une relecture futuriste de
Pinocchio où tout le cinéma de Cameron, son désir de post humanité, les questions qui le nourrissent, de l'écologie aux rapports avec la technologie, trouveraient sans doute et plus que jamais leur point d'incandescence, sinon leur expression la plus parfaite et définitive.