Rares sont les acteurs comme James Dean à être devenus une icône. Plus proche de
Bruce Lee que de
Marlon Brando ou de
Marilyn Monroe, il est de ceux dont l'influence dépasse le cinéma. James Dean a servi de modèle, plutôt de catalyseur à une génération qui a projeté en lui ses états d'âme. Grand figure romantique mort à vingt-quatre ans au volant d'une Porsche 550 Spyder sur une route de Californie, là où le monde s'est arrêté, il a été le symbole d'une jeunesse qui ne se reconnaissait plus dans celle de ses parents, d'une jeunesse lasse d'une guerre qu'elle n'a pas faite (celle du Pacifique et de Corée) et qui n'avait soif que de vitesse et de sensations fortes. Il a été le premier teenager du cinéma américain, marquant ainsi une rupture historique et sociale qui ira bien au-delà des films eux-mêmes. Car si la carrière de James Dean fut courte, à peine quelques films dont on se souvient, ils suffirent à l'imposer pour l'éternité.
James Dean a passé son enfance et son adolescence entre une ferme du Midwest et la Californie. Après ses études à Santa Monica et à Los Angeles où il s'initie au théâtre, il multiplie les apparitions à la télévision à partir de 1951, tout en obtenant des petits rôles voire de la figuration au cinéma. On l'aperçoit entre autres dans
Baïonnette au canon ! de
Samuel Fuller (1951),
Qui a donc vu ma belle de Douglas Sirk (1952) ou encore
Un homme pas comme les autres (1953) de Michael Curtiz. En 1952, il joue à Broadway
See the Jaguar, puis en 1954 il interprète le rôle du jeune arabe dans
The Immoralist, une adaptation scénique d'un roman d'
André Gide.
Elia Kazan le repère et lui confie alors le rôle de Cal Trask dans
A l'est d'Eden (1955). Il joue un adolescent tourmenté, incompris et malheureux, sauvage, qui immédiatement impressionne le public et la critique au point qu'il obtiendra en 1956 une nomination posthume aux Oscars.
La fureur de vivre
Dean revient ensuite à la télévision pour tourner dans quelques séries, puis obtient le rôle de Jim Stark dans
La fureur de vivre (
Rebel Without A Cause, 1955) de
Nicholas Ray. Le film va faire de lui l'image que l'on connaît et devenir l'incarnation prototype d'une jeunesse désabusée. Filmé comme une tragédie antique mais avec toute la modernité de l'époque (la couleur, les voitures, les costumes, les coiffures),
La fureur de vivre devient (ou deviendra) un étendard du cinéma sur l'adolescence. Des jeunes y fuient un domicile familial sclérosé où ils sont incompris. Leurs parents sont des modèles aux valeurs déchues dont ils n'ont gardé que symptômes et névroses. Pour fuir le climat anxiogène et dégénérant du foyer, les kids mettent leur vie en danger pour la beauté du geste en organisant des courses de voitures. Leur sexualité est trouble, ambiguë : Natalie Wood désire l'inceste, un autre hésite entre pulsion de mort et homosexuelle, et James Dean, à la fois enjôleur et égaré, se laisse séduire par les uns et les autres tout en échappant à tout et à tous, perdu lui aussi face à un père qu'il ne reconnaît pas.
Nicholas Ray y filme alors la mise en péril de la société américaine en calquant son idée sur un principe de civilisation lui permettant d'être à la fois hyper contemporain et totalement intemporel.
Un géant post-mortem
James Dean obtient ensuite un rôle dans
Géant (1956) de George Stevens, puis à peine le tournage terminé il se tue à pleine vitesse sur une route de Sallinas, enchaînant alors une hystérie collective unique, comme si son personnage, sa figure, avait soudainement touché l'éternité dans ce geste absolument romantique de l'accident qui le foudroie en pleine ascension. Tout ce qu'il incarnait à l'écran devenait réel, et peu importe qui il était vraiment, ce qui comptait, c'était la cohérence entre l'image et la réalité, ou ce qu'on voulait y voir. Jamais alors le cinéma n'avait provoqué un tel procédé d'identification. Dean incarnait cette révolte vague, ce désarroi de la première génération née du capitalisme, une passion aveugle pour la vitesse, le changement, qui ne sera que la semence des générations à venir dans les années soixante. Plus tard, on saura que James Dean n'était en effet pas très éloigné de son image, il sortait beaucoup à New York, multipliait les amants comme les maîtresses, était un lecteur érudit des plus grands philosophes, aimait rouler à moto ou au volant d'un bolide. Pourtant, à la fois il était un garçon simple, sans mystère ni ténèbres. Sa beauté semblait hors de portée et sa personnalité en parfaite adéquation avec son époque. Il était comme un moteur inconscient du changement, un moteur sans cause parce que sans projet, sans révolution, sans discours. Il servira longtemps de modèle et puis il passera et avec lui d'autres mouvements, mais rarement avec un tel visage.