Jean-François Richet est un cas à part. Ancien gosse élevé dans les HLM de Meaux en banlieue parisienne, ouvrier en usine après avoir quitté l'école, il nourrit dès son adolescence une passion pour les films qui le mène à une cinéphilie accomplie mêlant cinémas hollywoodien et soviétique. Grand amateur de Dziga Vertov et
Eisenstein (
Octobre demeure son film favori), il voue une véritable admiration lucide aux théories communistes et continue de vanter son attachement au matérialisme dialectique, tout en citant régulièrement les œuvres de
John Ford, John McTiernan,
John Carpenter, et autres classiques ou modernes du cinéma américain, comme des références assimilées participant à sa conscience des images. C'est dans cet entre deux a priori inconciliable que va naviguer le cinéma de Richet, qu'il va y puiser sa richesse et sa singularité.
Richet, rouge mais insituable
D'une balise à l'autre, des films politiques teintés d'avant garde esthétique au cinéma populaire assumant complètement sa nature de pur spectacle pour les masses, Richet va en effet construire une œuvre d'une honnêteté sans faille. Il va, de films en films, bâtir une filmographie témoin non de ses contradictions mais de son évolution quant à son regard sur le monde et sa condition de réalisateur. Considérant le cinéma selon ses multiples variantes, ses contingences, il va s'adapter, faire évoluer ses idées et son esthétique en fonction des sujets ou de l'économie propre à chaque film. Sans jamais perdre son intégrité artistique, il renverse les principes dogmatiques auxquels on aurait d'abord pu le croire attacher (un certain idéal révolutionnaire et un style pamphlétaire), tout en désacralisant la religion auteuriste fort pratiquée en France.
Ainsi Richet a su s'imposer comme un cinéaste français éloigné des tendances en vigueur ou de toutes les étiquettes possibles. Si on l'a découvert au milieu des années 90, à peu près au même moment que les Kassovitz,
Kounen,
Gans ou
Noé, son cinéma n'appartient à aucun courant ni fratrie. Il renvoie à une génération par ses références cinéphiles et un certain climat sociopolitique nourrissant ses premières œuvres, et pourtant rien ne le retranche dans un mouvement, un courant ou une école. Si Richet peut ressembler à un électron libre enragé et farouchement anti bourgeois, il n'est pas un marginal et sa rébellion n'est pas formatée par un programme intangible. Au contraire, sa dialectique ne va cesser d'imposer un centre commun, une conscience aigue des choses et de la place de l'individu dans le monde selon ses différents points de vue. C'est là sa force, réussir un cinéma parfois engagé mais toujours prompt à l'auto critique et à l'analyse, un cinéma d'où l'on peut dégager des lignes qui accompagnent le regard vers un point de fuite structuré par des idées générales en mouvement.
Etat des lieux de la cité
Les premiers films de Richet,
Etat des lieux (1995), financé grâce à ses économies jouées au casino, et
Ma 6-T va crack-er (1997), vont d'abord montrer son image la plus engagée politiquement. Le premier pourrait presque s'apparenter à un film néoréaliste sur la banlieue du point de vue prolétarien (réminiscences de ses lectures philosophiques), quand le second est un véritable pamphlet révolutionnaire sur une jeunesse optant pour la violence comme ultime moyen d'expression possible. Dans l'un ou l'autre, Richet développe immédiatement une grande rigueur plastique, ainsi qu'un véritable talent pour le montage hériter de ses visions à répétition d'Eisenstein et du cinéma américain. Il construit un cinéma militant inspiré des ciné-tracts soviétiques, et pourtant ne s'enferme jamais dans ses propres théories. Si l'effet coup de poing et partisan de
Ma 6-T va crack-er peut sembler une provocation puérile (le film est ouvertement anti-flics, insurrectionnel), si ses références idéologiques paraissent grossièrement intégrées, le film s'impose avant tout comme une vision sans concession et authentique d'un milieu et d'une population que l'auteur connaît bien.
Avec
Etat des lieux et
Ma 6-T va crack-er, Richet renoue avec le principe godardien d'un cinéma pensé et réalisé par les témoins d'une réalité dont ils sont acteurs. En optant pour un ultra réalisme urbain soutenu par des principes discursifs très théoriques, il construit un cinéma politique de terrain. Jamais pourtant dans le documentaire ni dans l'essai sociologique, il donne à ses films une ampleur politique qui tout en expertisant un milieu tangible les transportent vers une vision plus globale des choses. C'est encore la force de ces films, de s'inscrire dans une continuité, un patrimoine cinématographique, tout en se réactualisant pour correspondre à une réalité qui doit moins à son actualité qu'à l'évolution de la société. Ils n'en restent pas moins soumis à cette doxa très orientée où l'Etat demeure l'ennemi du peuple, mais leur rage invite davantage à une meilleure compréhension qu'à une contestation bornée.
Etat des lieux et
Ma 6-T va crack-er peuvent sembler souffrir de leur jeunesse et de leur parti pris radical, et à la fois cette énergie, même maladroite, leur donne un souffle en parfaite adéquation avec leur intention initiale.
De l'amour
Après un cinéma aussi ouvertement marqué, dur, abrasif, Richet le rouge va mettre de l'eau dans son vin avec
De l'amour (2001), une romance contemporaine écrite pour Virginie Ledoyen. Désormais le cinéaste quitte l'âpreté des banlieues pour s'intéresser aux classes moyennes pavillonnaires. Son équilibre entre le bilan néoréaliste et la critique de société ne repose alors plus sur les mêmes contingences. En voulant adoucir son propos et ne plus militer d'un bloc contre l'Etat et sa police, il tente de s'accaparer un fait divers (une fille se fait violer par un flic dans un commissariat) pour montrer les multiples réactions engendrées chez chacun des protagonistes. Plus psychologique, le film ne néglige pas pour autant de représenter un milieu, de lui donner une réalité. Hélas, l'articulation des différentes approches s'enlise dans un discours limité provoquant une certaine caricature là où l'authenticité culminait avant. Richet cherche à nuancer son point de vue, traque de nouveaux horizons moins tranchés, plus fictionnels, et si la première partie montre la belle chronique d'un amour sur fond de société, la seconde l'enferme maladroitement dans une vision ou chacun devient un archétype. Plus rien ne fait alors l'objet d'une réelle contestation sinon ce viol auquel le film essaie de donner un sens, en vain. Demeure néanmoins une esthétique, un rythme, un sens du détail, une facture générale faisant de De l'amour, malgré tous ses défauts, une œuvre intéressante et singulière.
Assaut sur Hollywood
Quatre ans plus tard, Richet revient mais en passant par Hollywood où il signe le remake officiel d'
Assaut sur le central 13 (2005), autrefois réalisé par l'un de ses maîtres,
John Carpenter. Le film arrive alors peu de temps après le remake pirate de
Florent Emilio Siri,
Nid de Guêpes, et malgré toutes ses bonnes intentions, l'aval de
Carpenter himself, il pêche. Sans doute par modestie, Richet livre une relecture frileuse et tiède, plus proche de
Rio Bravo dans ses fondements (les ennemis ne sont plus des figures abstraites), à laquelle il manque de l'énergie, une vision personnelle et plus pugnace. En voulant donner des motivations à chacun tout en désirant dénoncer une probable corruption policière au sein des troupes d'unités d'élite américaines (les SWAT), Richet a voulu s'accaparer le projet un lui insufflant du sens, une vague contestation rejoignant ses précédents projets. Hélas, ce nouveau scénario contamine une mise en scène qui ne sait plus comment saisir l'espace et l'idée de l'assaut au centre même du film. Délesté de toute ambivalence, d'étrangeté, de terreur, le film enchaîne alors quelques maigres séquences entre action et attente où parfois resurgissent les talents plastiques de l'auteur.
Mesrine
Après cet essai à moitié raté prouvant néanmoins la capacité de Richet propre à se renouveler en s'accaparant chaque projet selon la logique à laquelle il est soumis, sans jamais la trahir ou la négliger, le cinéaste revient en France. Deux ans après
Assaut, il hérite d'un projet à l'origine dédié à Barbet Schroeder, un biopic de Jacques Mesrine, célèbre gangster ayant défrayé la chronique et symbole du malfrat politisé. Il tourne ainsi le diptyque
Mesrine : L'Instinct de mort et
Mesrine : L'Ennemi public n°1 (2008), avec
Vincent Cassel dans le rôle titre. Deux films dont il n'est pas difficile d'imaginer l'intérêt de Richet, pour qui la violence est la source historique de toutes les révolutions. Tiré des mémoires de Mesrine, ce diptyque très attendu, et sur lequel aucune information n'a filtré durant son tournage, témoigne probablement pour Richet d'un retour à un cinéma où le genre côtoie le portrait d'une société et d'un homme saisi dans l'ensemble de ses ambivalences. De sa condition sociale et psychologique à son image, de sa vérité à ses mensonges, le cinéaste invite à une meilleure compréhension de cette figure de légende qu'on a depuis transformé en martyr ou prétexte facile à la lutte armée. Après avoir rencontré un grand succès en salles, le film offre à Richet le César du meilleur réalisateur en 2009, tandis que Vincent Cassel est récompensé de celui du meilleur acteur pour son rôle.