Jean-Luc Godard compte parmi ses rares cinéastes qui ont changé l'histoire du cinéma. Son nom est devenu une légende, ses films ont eu une influence phénoménale sur un nombre considérable de réalisateurs depuis cinquante ans. Godard, ou JLG, a bouleversé la manière de faire et penser le cinéma. De toutes les personnalités nées de la Nouvelle Vague, il demeure encore aujourd'hui le plus loué, étudié et respecté partout de part le monde. Ses machines à penser que sont ses films, en dépit d'une audience désormais plus confidentielle, n'ont aucun équivalent dans le paysage contemporain ou passé. Son œuvre, construite au fil du temps, des époques, ses changements historiques, ses bouleversements sociaux, ses progrès techniques, l'évolution politique du monde, le cheminement intellectuel même de Godard, son rapport à la cinéphilie, a bâti une pensée du cinéma sans commune mesure.
JLG est un historien des images comme Elie Faure fut un historien de l'art. Ses films, qui chacun tente de poser un problème à résoudre, un « comment ça va» comme disait Deleuze, forment un long work in progress dialectique du cinéma resitué dans l'Histoire et plus largement celle de la représentation. Voir un film de JLG relève d'une expérience intellectuelle fondée sur de solides régimes d'associations, de confrontations, de juxtapositions, de dialogues, de déconstructions, où le montage est souverain. Son cinéma est une pensée elliptique en mouvement, une longue discussion philosophique, théorique, critique, personnelle, où les films, les siens, ceux des autres, la peinture, les livres, la musique, s'enchevêtrent, se répondent, s'échangent, pour inventer un grand collage analytique du monde avec l'art.
Cahiers et Nouvelle Vague
Issu d'une famille bourgeoise protestante suisse où le père est médecin et la mère fille de banquier, JLG s'envole pour Paris afin de s'inscrire au Lycée Buffon puis à la Sorbonne où il étudie l'ethnologie. Rapidement, il fréquente la cinémathèque et le ciné-club du quartier latin. Il se lie d'amitié avec André Bazin, maître à penser de la future Nouvelle Vague, ainsi que
François Truffaut,
Eric Rohmer,
Jacques Rivette, bientôt
Claude Chabrol, personnalités les plus influentes du mouvement et dont l'Histoire retiendra les noms. Ensemble, les compères cinéphiles passent tous d'abord par la case critique. La Gazette du cinéma, puis les Cahiers du cinéma, dont ils forgeront la réputation, le paradigme, l'identité, la ligne éditoriale, dont la revue ne se remettra jamais vraiment quand tous auront cessé cette activité. A cette époque, Godard est déjà un boulimique de culture, il se nourrit de tout, romans, essais, musique, et bien sûr films qu'il regarde parfois par bouts, comme ses lectures, dont il ne retient que des extraits. Plus tard, il dira d'ailleurs n'avoir jamais lu un livre en entier. Tout son art résidera dans ce principe fragmentaire et elliptique puisant des références éparses pour les convoquer et conjuguer dans un raisonnement tranchant et lumineux.
Le but de Godard n'est alors pas la critique, mais bien le cinéma. Ainsi, en 1954, après avoir travaillé sur un chantier en Suisse, il utilise son salaire pour y tourner son premier film, le court-métrage
Opération béton. Puis enchaîne sur
Une femme coquette (1955),
Tous les garçons s'appellent Patrick (1957),
Charlotte et son jules (1958) et
Une histoire d'eau (1958), coréalisé avec François Truffaut. Il passe enfin au long en 1959 avec l'autre œuvre emblématique de la Nouvelle vague aux côtés des
400 Coups,
A bout de souffle. Peut-être le film le plus influent de toute l'histoire du cinéma. A partir d'un canevas scénaristique réduit au minimum, Godard propose une relecture critique du cinéma américain. Son montage syncopé, ses jump cut en pagaille, son rythme elliptique, sa vision quasi documentaire de Paris, sa mise en scène spontanée, les apartés face caméra de
Jean-Paul Belmondo, son ton badin, ses références protéiformes, son rapport réflexif au cinéma, sa déconstruction des conventions classiques du récit, font du film une bombe dans le paysage mortifère du cinéma français. Un choc durable dont quantité de réalisateurs internationaux, d'Hollywood au Japon, d'hier à aujourd'hui, garderont la marque. Avec
A bout de souffle, Godard a révolutionné le cinéma.
Première période
Les premières œuvres de Godard, chez qui on distingue des périodes tranchées quoique toutes cohérentes et homogènes, érigeront un dialogue constant avec le cinéma américain qu'il a tant célébré dans Les Cahiers du cinéma. A cela s'ajoute très tôt une conscience des choses, de la réalité, du monde, de l'actualité. Son cinéma sera définitivement moderne. Avec
Une Femme est une femme (1961), où il retrouve Belmondo, aux côtés de
Jean-Claude Brialy et
Anna Karina, muse de la Nouvelle vague et épouse alors du cinéaste, JLG rend hommage à la comédie musicale hollywoodienne, à
Donen et
Minnelli, mais filmée dans un appartement parisien. Un film ludique, inventif, un exercice de style, où l'on distingue l'un de ses thèmes plus discrets mais bien présents dans son œuvre, le dialogue homme/femme. Le tout avec un humour tonique - car en dépit des apparences et de sa réputation, JLG, comme Rohmer, a signé parmi les meilleures comédies françaises. En 1962, avec
Vivre sa vie, il offre à Karina l'un de ses plus beaux rôles, celui d'une jeune prostituée, filmée en une série de tableaux quasi documentaires où le cinéma, par l'intermédiaire du
Jeanne d'arc de Dreyer, surgit dans un puissant moment d'émotion. Un an plus tard, avec
Le petit soldat (1963), JLG se confronte pour la première fois à un sujet brûlant, la guerre d'Algérie. Conséquence, le film restera interdit pendant trois ans par la censure. Avec
Les carabiniers (Id) ensuite, une fable pacifiste, il marquera un peu plus son engagement moral.
Première période toujours, Godard tourne ensuite son film le plus célèbre après
A bout de souffle,
Le Mépris (1963), inspiré du roman d'
Alberto Moravia. Une réflexion sur le cinéma et l'art, d'hier et d'aujourd'hui, couplée aux rapports homme/femme, avec en guest star de choix
Fritz Lang et
Samuel Fuller. Plus modeste par ses moyens, plus léger aussi, JLG revient à Paris et ses contemporains pour
Bande à part (1964) et sa mythique traversée express du Louvres. Il enchaîne sur
Une femme mariée (Id) puis
Alphaville (1965), tentative réussie de créer un cinéma d'anticipation à la française en utilisant le tissu urbain de Paris pour le transformer en cité futuriste, anxiogène, bourrée de signes. Avec
Pierrot le fou (1965) et ses couleurs pop, il filmera pour la dernière fois Karina qui ne sait toujours pas quoi faire. Puis
Masculin féminin (1966) ouvre lentement la porte d'un cinéma plus sociologique. Une expertise du réel, de la dissociation et paradoxalement la fusion d'éléments hétérogènes qu'il peaufinera avec
Made in U.S.A (1966) et
2 ou 3 choses que je sais d'elle (1967), où son style s'affine toujours plus radicalement pour tendre vers un procédé de montage complexe. Ses films deviennent alors de vrais laboratoires formels, par leur collusion graphique, les multiples couches de bande son, l'articulation des références de plus en plus politiques, leur modernité.
Du rouge
La chinoise (1967) marque ostensiblement la première avancée vers sa période dite rouge. Grand film pop et critique,
La Chinoise anticipe en effet les mouvements révolutionnaires de mai 68 en filmant l'engagement communiste radical d'un groupe de jeunes étudiants parisiens - qui ne quittent jamais leur appartement. Godard interroge, renverse, dialogue, avec une lucidité étonnante et jamais dupe, un humour ravageur, une conscience exacte de ce que la France, et le monde, s'apprête à vivre. La même année, avec
Week-end (Id), il livre une peinture graphique et caustique, très inspirée par la bande dessinée, de la France des loisirs. Un vrai film d'époque, tourné comme un film de guerre, où les personnages, un couple de petits bourgeois, évoluent sur une terre dévastée où le paysage se transforme en poches de fiction prémonitoire du réel. Une œuvre vive, noire, méchante, cynique, picaresque, ponctuée de passages surréalistes. Godard a vu, avant tout le monde, la débâcle à venir du pays, ses clivages politiques et sociaux, sa tentation du radicalisme, ses possibilités et ses limites.
En 1968, après avoir filmé les Rolling Stones dans
Sympathy for the Devil (AKA
One + one), et suite aux évènements de mai, Godard va progressivement se tourner vers un cinéma radical, plus théorique et ultra politisé (à gauche). Ainsi s'engage-t-il avec les groupes Dziga Vertov, mouvement révolutionnaire cinématographique condamnant la main mise de la bourgeoisie sur le cinéma. Leur but, un cinéma prolétarien, par le peuple, pour le peuple, en phase avec son époque, sa société, afin d'élaborer et promouvoir un nouveau cinéma politique, largement influencé par les théories maoïstes. Le groupe œuvrera jusqu'en 1972, et Godard y signera collectivement ou collaborera à plusieurs films tels qu'une série de
Cinétracts, des courts-métrages pamphlétaires,
British sounds (1969),
Vent d'est (Id), une réflexion sur la théorie révolutionnaire,
Pravda (Id), une description de la situation tchèque après les évènements de 68, ou encore
Vladimir et rosa (1970), une interprétation libre du procès des huit de Chicago. Suite à un accident, Godard met en parenthèses ses activités pour revenir au cinéma avec
Tout va bien (1972), coréalisé avec
Jean-Pierre Gorin, complice des groupes Dziga Vertov, qui se dissolvent. Le film en sera le testament et le constat d'échec avec un retour à une facture plus traditionnelle.
Cheminements
Déçu de son engagement politique, dû au tarissement conséquent des mouvements révolutionnaires nés avec mai 68 ainsi qu'à l'anéantissement progressif des théories maoïstes ou marxistes, Godard part se réfugier à Grenoble et s'intéresse à la communication. Marié désormais à Anne Marie Miéville, qui restera sa fidèle collaboratrice, il se lance dans une série d'essais critiques où l'avènement de la vidéo, dont il sera l'un des premiers utilisateurs, lui permet de contrôler chaque étape de ses projets. En ressortiront
Numéro deux (1975), sur la vie d'un couple au travers d'un reportage vidéo,
Six fois deux (1976, TV), une série d'émissions traitant de divers sujets,
Ici et ailleurs (1976), essai sur la révolution palestinienne et sa représentation, son point de vue depuis deux réalités (la France et in situ),
France tour détour deux enfants (1978, TV), autre émission analysant la société, la linguistique, entre autres. En 1980, Godard revient au cinéma plus traditionnel avec
Sauve qui peut (la vie), où il met en scène
Isabelle Huppert,
Jacques Dutronc et
Nathalie Baye dans une œuvre qui n'a rien perdu de ses obsessions à analyser le monde et l'individu. Avec
Passion (1981), il retrouve Huppert pour une variation poétique et politique en forme de traité sur l'art et plus particulièrement la peinture, qu'il met en rapport avec le cinéma pour construire un dialogue critique avec le passé. Son procédé ouvre nettement ce qui sera le Godard dernière période, plus introspectif et composite, synthétique et codé, dense, sémantique, horizontal
et vertical.
Suivront
Prénom Carmen (1982),
Je vous salue Marie (1983) et sa relecture moderne des évangiles,
Détective (1984) avec Johnny Halliday,
King Lear (1987), réinterprétation godardienne du classique de Shakespeare,
Soigne ta droite (Id), œuvre cryptée à la logique singulière où se dégage son rapport à la création. Il signera ensuite divers projets courts ou commandes comme
Puissance de la parole (1988),
On s'est tous défilés (Id) pour les stylistes Marithé et François Girbaud,
Le Dernier mot (Id), un clip pour l'anniversaire du Figaro littéraire. En 1990, il offre à
Alain Delon le premier rôle de
Nouvelle vague, où il imbrique et juxtapose de manière toujours plus complexe un tissu de citations pour raconter l'histoire d'un homme sans qualités disparaissant pour renaître dans les hautes sphères du pouvoir. La bande son, très travaillée, profitera d'une sortie en CD. Chaque film sera l'occasion d'interroger inlassablement le monde, le cinéma, l'Histoire, l'art, la mémoire et son auteur interagissant tel un médiateur érudit et visionnaire. Revenu en Suisse depuis longtemps, il signera presque à l'écart du cinéma,
Allemagne 90 neuf-zéro (1991), où il dira avoir voulu filmer la solitude d'un état après la chute du mur de Berlin. Le passé et son récit, la question des origines sera encore le sujet d'
Hélas pour moi (1993), précédant le très beau
JLG/JLG - autoportrait de décembre (1995). En parallèle il signera également le film de commande,
Deux fois cinquante de cinéma français (Id), pour le centenaire du cinéma. Certains de ses derniers essais profiteront, sous la forme d'une retranscription des dialogues, d'une publication aux éditions P.O.L (et quelqu'en soit la forme, le collage godardien fonctionne).
JLG
Après
For Ever Mozart (1996), réflexion autour des conflits en Yougoslavie, Godard achèvera son grand projet,
Histoire(s) du cinéma (1999), immense collage poétique et philosophique en forme de méditation sur le cinéma en particulier et l'art en général, beaucoup analysé depuis et dont il est difficile d'offrir une synthèse en quelques lignes. Le film, découpé en plusieurs parites, sera édité en vidéo ainsi qu'en livre et CD. Toujours aussi alerte, il enchaînera sur
Eloge de l'amour (2000) et
Notre musique (2003), suivis des courts-métrages
Vrai faux passeport (2006) et
Une catastrophe (2008). On retiendra aussi sa fameuse exposition à Beaubourg en 2006 (
Voyage(s) en utopie : A la recherche d'un théorème perdu. JLG 1945/2005), que n'ayant pu terminer, il livra tel un grand work in progress. Sans cesse plus éloigné des médias, chacune de ses apparitions ou interview fait office désormais d'événement, comme si l'on venait écouter la parole d'un sage. Mais sa parole, comme son œuvre, demeure d'une étonnante vitalité, personne n'ayant aujourd'hui cette capacité à réunir des éléments disjoints pour penser notre monde. Godard étonne sans cesse, il renverse les idées reçues, il défait les acquis, creuse, encore et encore, pour aller à l'origine des choses, d'une idée, d'un mot, d'une image, de l'Histoire.
Ses films sont désormais rares et donc d'autant plus précieux. Ils sonnent tous à la manière d'un réveil de nos consciences, comme si quelqu'un pensait pour nous, nous sauvait non de notre ignorance, mais nous aidait à voir plus clair. Et pourtant, dans leurs procédés si singuliers, personnels, entêtants, ces collages où le texte fuse pour écrire
avec l'image, les films de Godard restent des films signés, pour un cadre, une lumière, leur montage inimitable. Parfois ils effraient ou intimident par leur densité, cette pensée à l'ouvrage, pourtant ils sont traversés d'une émotion continue, d'envolées lyriques sans équivalence. Peu d'œuvres auront réussi à atteindre un tel degré d'exigence, de conscience de ses moyens, de lucidité, avec constamment cette optique d'inclure le spectateur dans une recherche qui l'élève. Le cinéma de Godard, c'est un peu ce one + one, un dialogue, vous et moi, nous.