Jean-Pierre Gorin, cinéaste rare et engagé, fonde juste après les événements de Mai 68, le groupe Dziga Vertov avec
Jean-Luc Godard, Paul Burron et Jean-Henri Roger. Les quatre hommes sont alors des maoïstes convaincus et veulent faire de ce collectif l'instrument d'une Révolution sociale et artistique. A la manière des kinoki, ces ouvriers du cinéma russe et de leur leader, le cinéaste marxiste Dziga Vertov, dont ils ont emprunté le nom en guise de programme stylistique et thématique. Ce cinéma de la rupture a pour volonté de donner une image plus juste de la France, à l'opposé de celle véhiculée par le cinéma bourgeois. En élaborant d'autres codes de représentation, notamment ceux relatifs au travail du montage, le groupe espère ainsi promouvoir un cinéma politique nouveau, capable de réveiller les consciences endormies de futurs militants à travers le monde.
Afin de servir cette ambition révolutionnaire, Gorin écrit et/ ou réalise pour le compte du groupe trois films entre 1969 et 1972, avec l'idée sous-jacente que « les images ne sont pas faites pour affirmer, mais pour être discutées ou être elles-mêmes en discussion ». D'abord,
Vent d'est (1969), une réflexion sur la lutte des classes à partir d'un détournement des archétypes du western. Puis,
Vladimir et Rosa (1970), un pastiche de procès s'inspirant de l'affaire des « Huit de Chicago » accusés de conspiration en raison de leur activisme. Enfin,
Luttes en Italie (1971), l'analyse des contradictions idéologiques auxquelles se trouve confronté une jeune militante italienne. Doublement politique par leur contenu et leur système de production (tournage en 16 mm, principalement à l'étranger, avec des acteurs souvent non professionnels, en parfaite contradiction avec les attentes des chaînes de TV commanditaires), l'ensemble des films du groupe (auxquelles se rajoutent
Un film comme les autres, 1968 ;
British Sounds, id ;
Pravda, 1969 et
Jusqu'à la victoire, 1970) l'était tout autant par leur circuit de distribution non commercial, passant notamment par les universités américaines.
Mais faire des films au nom de la Révolution s'avère délicat, surtout en terme de réception spectatorielle : le public, en perte de repères devant la teneur expérimentale de ces oeuvres, demeure divisé. Conscients de leurs échecs passés, Gorin et
Godard décident alors pour leur prochaine collaboration de retourner à des pratiques de production et de narration plus traditionnelles.
Tout va bien (1972) est produit par une major américaine, la Paramount, et met en scène un couple interprété par les stars
Jane Fonda et
Yves Montand,. C'est à partir de cette histoire classique d'un homme et d'une femme, victimes d'une situation qui l'est moins - ils sont séquestrés dans une usine par des ouvriers grévistes - que les deux cinéastes poursuivent leur exploration des mécanismes sociétaux et révolutionnaires à travers une critique politique de l'entreprise, qu'elle soit économique ou cinématographique. Une expérience qu'ils prolongent avec
Lettre à Jane (id) où ils interrogent une photographie de leur actrice prise lors d'une de ses visites au Vietnam.
En 1976, Gorin termine à distance, depuis les Etats-Unis, avec
Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville,
Ici et ailleurs, la dernière création du groupe Dziga Vertov avant sa dissolution. Un documentaire où les images du quotidien d'une famille française dialoguent avec celles de la révolution palestinienne, à travers le montage inachevé de
Jusqu'à la fin du victoire, film collectif tourné durant les événements de 1970. L'année précédente, Gorin avait accepté à la demande du critique Manny Farber un poste d'enseignant à la faculté des Arts visuels de L'University of California à San Diego. Poste qu'il occupe toujours aujourd'hui, en parallèle de son activité de cinéaste. Depuis 1984, il a en effet réalisé quatre documentaires en solo :
Poto and Cabengo (1980) sur de jeunes jumelles qui se sont inventées un langage qu'elles seules comprennent ;
Routine Pleasures (1986) qui, placé sous l'égide de son ami Manny Farber, traite de l'imagination masculine ;
My Crash Life (1992) ou l'exploration quotidienne d'un gang de Samoans à Long Beach ; et
Letter to Peter, on Saint François d'Assise by Olivier Messiaen (TV,1992) où il questionne la transformation de la dimension narrative par la musique. Autant de films précieux et atypiques qu'il convient de découvrir au plus vite.