Il est l'un des plus importants cinéastes chinois de la sixième génération avec
Wang Bing et son ami Yu Lik-Wai (la cinquième étant incarné par
Zhang Yimou, Chen Kaige, etc). Après des études de peinture à l'école des Beaux Arts de Taiyuan et la publication d'un roman (
The Sun Hung on the Crotch, 1991), bouleversé par la vision de
La Terre jaune (Chen Kaige, 1984), il entre à la Bejin Film Academy où il fonde rapidement un groupe de création expérimentale, The Young Experimental Film Group, conçue comme la première structure de production indépendante chinoise. Durant les années où il étudie le cinéma, Jia Zhang-Ke se forme autant à la pratique, à la théorie, qu'à un intense visionnage de films venus de tous les continents. Il sera ainsi autant marqué par le néo-réalisme italien de
Vittorio de Sica et Antonioni que les chefs-d'œuvre de Fellini (s'il ne devait garder qu'un film ce serait
La Strada), ou les films de Bresson,
Hou Hsiao Hsien, Ozu et
John Woo, dont il empruntera plusieurs fois les musiques. Artiste et cinéaste cinéphile donc, collectionneur de DVD ou VCD (pirates ou non) qu'il stocke par milliers, Jia Zhang-Ke a très tôt eu une idée précise de sa démarche, du cinéma qu'il désire et de sa situation géographique et artistique.
Ainsi après s'être fait connaître avec des courts-métrages tels que
Xiao Shan rentre chez lui et
Du Du primés à Hong Kong, il tourne son premier long-métrage, dans la confidentialité la plus totale, sans autorisation ni financement du gouvernement,
Xiao Wu, artisan pickpocket (1997). Multi primé (Nantes, Berlin, Pusan, Vancouver...), le film revisite le
Pickpocket de Bresson dans un style néo-réaliste alors inédit en Chine. Tourné comme une chronique urbaine sans concession,
Xiao Wu impressionne par sa volonté de capter, d'enregistrer le mouvement d'une ville, son activité, et d'y resituer un spleen, une solitude aux discrètes influences rock. Immédiatement Jia Zhang-Ke s'impose comme un cinéaste du passage du temps, d'une Chine qui change avec ses disparités sociales, ses traditions qui se reconfigurent. Par son travail méticuleux sur le réalisme le cinéaste montre une Chine inédite, dans son instantanéité et face à son histoire qui semble vouloir avancer plus vite que l'homme. Pas vraiment un film témoin, ni de l'urgence, mais qui se pose et regarde sans oublier un récit solide pour se structurer. Mais cette Chine que montre Jia Zhang-Ke ne rentre pas dans les critères du Parti, habitué à des décennies de cinéma de propagande ou à une cinquième génération peu subversive.
Xiao Wu est donc interdit, mais va vite cartonner sous le manteau en VCD ou DVD pirates.
Son second film,
Platform (2000), est également interdit mais tourné dans de meilleures conditions, notamment avec de l'argent venu du Japon via la société de production de
Takeshi Kitano, Office Kitano. Primé à Nantes, Fribourg ou encore Buenos Aires, le film impressionne, peut-être son chef d'œuvre. Jia Zhang-Ke montre la vie d'une troupe de théâtre des années 70 jusqu'à la fin des années 80, à une époque où la Chine évolue déjà vite. Chronique fleuve donc, où le cinéaste arrive à montrer très subtilement l'évolution du monde et le passage du temps par d'infimes détails parsemés dans le décor ou les costumes. Il passe ainsi du particulier au général à travers un savant réseau lui permettant d'illustrer et relier l'évolution personnelle de ses personnages avec le monde, un background social et politique. En 2001 il réalise ensuite
In Public, un documentaire commandé par le festival de Jeonju en Corée où à partir de lieux publics filmés à Datung (Mongolie), il montre l'évolution sociale dû aux changements économiques de le Chine. L'année suivante, il revient au cinéma de fiction avec
Plaisirs inconnus (2002), titre en référence à un album du groupe Joy Division. Tourné en numérique dans la province natale de Jia Zhang-Ke (Shanxi), et sélectionné en compétition officielle à Cannes, le film suit le désoeuvrement et l'inertie d'un groupe de jeunes chinois sans repères culturels dans un monde en plein changement.
En 2004, Jia Zhang-Ke réalise son premier film enfin autorisé de diffusion par le parti,
The World, où il montre la vie d'un parc d'attraction réunissant des miniatures des plus grands monuments internationaux (Tour Eiffel, Twin Towers, Tour de Pise, etc).Une nouvelle chronique à la fois sociologique et observatrice d'une Chine qui dans un même élan paradoxal s'imagine pouvoir faire tenir le monde dans ses images d'Epinal tout en rêvant d'ailleurs. Deux ans plus tard, Jia Zhang-Ke obtient le Lion d'or à Venise pour
Still Life (2006), portrait de divers personnages dont la vie est bouleversée par la construction du barrage des Trois Gorges, le plus grand chantier fluvial actuellement en cours en Chine, causant le déplacement de millions d'individus. Le film est dans la droite lignée de la veine la plus néo-réaliste que l'auteur a construite, avec une approche quasi documentaire qu'il prolonge explicitement dans
Dong (Id), un documentaire, un vrai, tourné dans la foulée.
Still Life, comme les films de
Wang Bing, fait partie de ses rares œuvres contemporaines à filmer en direct le démantèlement et la reconstruction des structures industrielles. Un certain cinéma de la ruine, de la rouille, de l'Histoire, où l'humain imprime sa trace éphémère. Documentaire toujours avec
Useless (2007), où Jia Zhang-ke s'intéresse à la styliste chinoise Ke Ma. Le film obtient un prix à Venise mais laisse une partie de la critique mitigée. Sélectionné en compétition officielle à Cannes en 2008, l'auteur y présente
24 City : la vie d'une cité ouvrière de Chengdu transformée en complexe d'appartements de luxe vue à travers trois générations et huit personnages.