Jim Jarmusch. En quelques films, il est devenu le cinéaste fétiche d'une génération. Débarqué dans les années soixante-dix à New-York de son Ohio natal pour faire des études à la Columbia University (il passera son dernier semestre à Paris, où il sera un spectateur assidu de la cinémathèque), puis à la NYU's Film School, il se fait remarquer dès son film de diplôme,
Permanent Vacation (1980). Un moyen-métrage sur un adolescent qui erre dans Manhattan où toute son oeuvre est presque contenue : son goût pour l'errance, les narrations déliées et digressives, la contemplation et le désœuvrement, la musique et le spleen cool. La même année, il participe au tournage de
Nick's Movie de
Wim Wenders, le pire film de l'histoire du cinéma où le cinéaste allemand montre un
Nicholas Ray malade, à deux pieds de sombrer dans la tombe. Mais peu importe,
Wenders et Jarmusch se trouvent rapidement des affinités, le cinéma du premier ressemblera en effet beaucoup à celui du second, sans la lourdeur métaphysique, la quête de sens poussive ni cette obsession à refaire du cinéma américain. Bien au contraire, dès son premier long-métrage, le beau
Stranger than Paradise (1984), qui fût d'abord un court, Jarmusch va se singulariser. Ses films s'inscriront dans la première vague du cinéma indépendant new-yorkais du début des années soixante ; l'esthétique est minimaliste, il tourne en noir et blanc, les acteurs sont peu connus et souvent musiciens : ainsi de John Lurie dans
Stranger than Paradise, puis
Tom Waits dans son film suivant,
Down By Law (1986).
Down By Law : autre film d'errance, de vagabondage, où Jamusch fait tourner Roberto Benigni qu'il avait déjà filmé dans son court-métrage
Coffee and cigarettes (Id) quelque temps auparavant,. Un sketch autour de l'implacable mariage de la clope et du café, dont il tournera un autre segment en 1989, puis en 1993 et enfin en 2003, avec une flopée de stars telles que
Steve Buscemi, Iggy Pop,
Tom Waits,
Cate Blanchett, Isaach de Bankolé,
Bill Murray, les White Stripes, et bien d'autres. Son cinéma fait alors le lien entre la sensibilité américaine et la culture européenne, il est cosmopolite, varié, et ses films sont construits comme des partitions musicales où se mélangent l'humour et la dérision, mais avec classe, de la tenue. En 1989, il adopte enfin la couleur avec
Mystery Train, emboîtement de trois histoires autour d'un hôtel à Memphis où des personnages improbables errent autour du fantôme du King Elvis. Un film à la fois nostalgique et désenchanté où se côtoient un humour absurde et décalé, mais toujours avec la plus grande sensibilité, et ce rapport à la musique, décidément omniprésente. Jarmusch s'embarque ensuite dans un tour du monde avec
Night On Earth (
Une nuit sur terre, 1991), un film à sketchs où l'on passe d'un pays à l'autre à bord de cinq taxis en une nuit. C'est à chaque fois l'histoire du chauffeur et son client, et l'occasion de jouer avec des variations de tons, de sujets, d'univers, de personnages, d'acteurs. Beau film de balade nocturne, sur la parole, sur les rencontres accidentelles, sur l'être là et cet attachement multiculturel.
En 1995, Jarmusch attaque l'un de ses films les plus célèbres, l'étrange western
Dead Man, avec
Johnny Depp. Une œuvre initiatique, post crépusculaire, de la nuit ; le cinéaste retrouvant son affinité pour la dérive contemplative à travers un film où se mélangent spiritualité et hommage au poète
William Blake dont le personnage de
Depp porte le nom. Deux ans plus tard, Jarmusch tourne pour la première fois un documentaire,
Year of the Horse (1997) qui naturellement a pour sujet ce qui le touche profondément, la musique, et plus précisément celle de
Neil Young, dont le cinéaste filme une tournée de 1996 tout en y ajoutant des images d'archive des années soixante-dix et quatre-vingts. Jarmusch revient ensuite en force à la fiction avec
Ghost Dog (1999). Un polar imprévisible où
Forest Whitaker joue un tueur à gage vivant selon les codes des samouraïs écrits dans un manuel de l'époque. L'auteur rend hommage aux films de sabres japonais tout en revisitant le film noir nippon (
Seijun Suzuki, notamment) et américain. Cependant,
Ghost Dog n'est pas qu'une œuvre cinéphile, Jarmusch créant un film mélancolique, gracieux, unique, où la musique de RZA accompagne les images, leur donne une ampleur ouatée et une mesure, un tempo, dont les échos jouent avec splendeur de cette double culture nippo américaine à l'origine du projet. Après quelques années d'absence, Jarmusch retrouve ensuite
Bill Murray pour
Broken flowers (2005). Entre la comédie dépressive et le road movie mélancolique, l'auteur brode un film fait de micro points narratifs autour d'un père partant à la recherche de son fils. Elégance de la mise en scène, film en virgules, où
Bill Murray détourne chaque scène avec minimalisme pour y faire vivre une émotion,
Broken flowers sera l'un des succès de Cannes 2005. C'est enfin avec le même casting (
Bill Murray,
Tilda Swinton), que Jarmusch tourne son dernier film,
The Limits of Control (2009), à nouveau un polar.