Joe Dante c'est un peu l'histoire de la cinéphilie américaine, celle de ses trésors cachés, de ses séries B, de ses salles poussiéreuses, des matinées avec leurs doubles programmes, des drive in et de l'inévitable diner dans lequel on boit un lait fraise après une projection. C'est l'Amérique des fifties, l'Amérique d'Eisenhower et des babys boomer, son innocence en pleine guerre froide, son insouciance colorée, sa pop culture qui fera le succès de
Warhol. Joe Dante où l'énième rejeton génial et sympathique d'une génération où se bousculent les
Spielberg,
Lucas,
Coppola,
Scorsese et plus loin, mais toujours proches, les
Carpenter,
James Cameron et
Burton. Amoureux du cinéma, de ses genres, passionné par le fantastique et l'horreur, Dante est l'auteur d'une œuvre qui fût victime de sa simplicité, de sa générosité, de sa tendresse pour des formes désuètes et inadaptées à une industrie hollywoodienne qui un temps ne ressemblera plus à celle qu'il a connue.
Bricoleur talentueux, iconoclaste soft, subversif cool mais intransigeant, influencé par les mouvements libertaires des sixties, Joe Dante c'est cette autre Amérique, celle de gauche et de cinéma qui truffe ses bobines de pics satiriques et irrévérencieuses à l'encontre d'une politique et d'un Hollywood qu'il n'accepte pas, qui ne lui ressemble pas. Jamais vraiment rebelle ni complètement incorruptible, parfois prêt à sombrer dans le système sans jamais céder, doué d'un humour aussi précieux que farceur, Dante incarne une certaine idée du bon sens, le centre qui dérange, les valeurs humaines planquées en contrebande dans des produits de série qu'on aime depuis l'enfance. Ses films sont comme un grain de sable dans une machine dont il ne remet pas en cause l'existence, seulement le fonctionnement, l'hystérie, les excès. Au fond sa quête ne tend que vers une chose : l'utopie collective, l'être ensemble. Joe Dante, un cinéaste américain.
Movie geek
Enfant de l'après guerre, fils de golfeurs professionnels, Dante grandit avec l'affection des monstres et autres bestioles peuplant les séries B qui déjà naviguent entre les salles populaires et la télévision ; grand lecteur de comics, il prend aussi vite goût aux satires de M.A.D, la revue très culte de bandes dessinées qui aime à parodier le cinéma. Suite à une maladie qui le cloue au lit, il commence à griffonner quelques dessins inspirés de ses univers de prédilection. Ses talents le mènent à collaborer à différents magazines comme
Castle of Frankenstein et
Famous Monsters, alors qu'il n'est encore qu'un teenager. Durant ses études aux Beaux arts, Dante se lance dans la critique pour le
Film Bulletin, dont il deviendra plus tard éditeur. C'est à cette période, alors qu'il dirige le ciné-club de son université, qu'il monte avec un ami, Jon Davidson, un film construit à partir d'une série d'extraits et de bandes-annonces :
The Movie Orgy (1968).
Une œuvre de sept heures, un cheeseburger nostalgique bricolé à partir d'un nombre incalculable de classiques ou non des années 30 et 40, que les deux compères montrent alors sur les campus en rencontrant un certain succès. Ce film d'artisan, gigantesque madeleine, véritable pulsation sentimentale et régressive pour les marges du cinéma, grand ovni de contre-culture tandis que partout autour du globe la jeunesse réclame la révolution, du flower power à la lutte armée, permet d'attirer sur lui l'attention du producteur et réalisateur
Roger Corman, chez qui quelques futurs grands noms d'Hollywood ont fait leur armes (
Coppola,
Hellman,
James Cameron,
Ron Howard, Peter Bogdanovich,
Jonathan Demme). Dante intègre ainsi l'écurie de la New World Pictures, spécialisée dans les budgets fauchés, les films fantastiques à deux sous, et autres distributions de films étrangers remonté à leur sauce.
De New World à Spielberg
Chez New World, Dante commence par travailler au montage de bandes-annonces et de certains longs métrages comme
La Révolte des gladiatrices (Steve Carver, 1974) et
Lâchez les bolides de et avec
Ron Howard (
Grand Theft Auto, 1977). Après cette solide expérience de terrain, il obtient le feu vert de
Corman pour tourner avec Allan Arkush le plus petit budget de l'histoire de la compagnie : 50 000 dollars pour dix jours de tournage, une misère. Les deux hommes relèvent le défi et sortent
Hollywood Boulevard (Id), une parodie délirante des films de la New World. Joe Dante, malgré les circonstances et un tournage épique, signe ainsi ses débuts comme réalisateur. Il est déjà assis entre deux chaises, à subvertir un système tout en l'épousant.
Deux ans plus tard, face au succès des
Dents de la mer (
Steven Spielberg, 1975),
Corman confie à Dante
Piranhas (1978), une version bis et plus sanglante du premier blockbuster hollywoodien. Sympathique et habile, le film remporte un certain succès et lui permet de tourner
Hurlements (1981), qui devient vite un classique du film de loup-garou. Mais
Piranhas attire surtout l'attention de
Spielberg himself qui ne tarde pas à faire de Dante son homme de confiance. Après lui avoir confié un segment (le meilleur) de
La quatrième dimension (
Twilight Zone, The Movie, 1983), Spielberg lui propose de mettre en scène un scénario qu'il n'ose pas réaliser lui-même,
Gremlins (1984), un film d'horreur d'après un script du jeune
Chris Columbus, à l'origine bien différent du résultat final.
Spielberg et Dante remaniant considérablement le script original, au départ complètement dénué d'humour et surtout sans la moindre orientation familiale ni gentil Gizmo.
Gremlins et Explorers
Du fait de sa notoriété récente, de son image propre et bien pensante qu'il veut entretenir, du succès d'
E.T et surtout du sujet, sa noirceur cachée derrière la comédie horrifique (la célèbre scène où Phoebe Cates se lance dans un long monologue où elle explique pourquoi elle n'aime pas Noël, scène que la Warner voulait absolument couper),
Spielberg préfère refiler le bébé à Dante. Il sera, comme
Tobe Hooper pour
Poltergeist (1982), son négatif, son homme de l'ombre, sa part maudite, moins respectable, plus irrévérencieuse et anar.
Gremlins, film boîte, drôle, satirique, effrayant, monstrueux, méchant, intelligent, cauchemardesque et familial à la fois, devient un carton planétaire. Dante y renvoie tout le monde dos à dos, tourne en ridicule la société américaine, de ses institutions à son culte du progrès technique, et signe au passage son premier chef d'œuvre, un classique. Le movie geek n'y a d'ailleurs pas renoncé à étaler sa culture, puisqu'on distingue déjà son affection pour les cartoons de la Warner et Tex Avery (auxquels font penser les gremlins) - on notera d'ailleurs la présence de Chuck Jones au générique, influence majeure et avouée de Dante ; ainsi que de nombreuses autres références cinéphiliques, telles que
Frank Capra, Don Siegel,
Jean Cocteau,
Hitchcock et même
Spielberg, dont il se moque gentiment de sa tendance pour le consensus.
L'année suivante, Dante dirige les jeunes
Ethan Hawke et
River Phoenix dans un beau film de science fiction teinté de fantastique,
Explorers (1985), l'histoire de trois kids amoureux de sous-culture, de films de séries B voire Z (comme lui), qui en construisant un vaisseau partent à la rencontre des extra terrestres. Une œuvre à la fois nostalgique, faussement familiale, anti-spielbergienne au possible (aucun Dieu dans les étoiles), critique encore (du capitalisme), et dont le beau récit d'amitié crépitera longtemps dans le cœur de ceux qui l'ont découvert à sa sortie. Malheureusement
Explorers, que Dante n'a pas pu finir comme il voulait à cause des pressions de la production voulant sortir le film avant la date initialement prévue, est un échec retentissant en salles. Il est retiré des écrans après 15 jours d'exploitation et ne rapporte que le tiers de ce qu'il a coûté. Déçu par cette expérience, Dante décide alors de monter sa propre société de production, qui malheureusement ne lui sera pas d'une grande aide pour la suite.
Télévision, espace intérieur et suite
Nostalgie des fifties toujours mais à la télévision par laquelle Dante fait ensuite un détour pour
La Cinquième dimension (1985), titre français de la nouvelle
Twilight Zone ; puis
Amazing Stories, alias
Histoires Fantastiques (1986), une série en hommage aux serials d'horreur, fantastique et SF des fifties, lancée par
Spielberg, qui a également écrit et tourné certains épisodes. La série connut étrangement en France une sortie en salles pour quatre épisodes, le reste étant partiellement distribué à la location en vidéo. Dante revient ensuite au cinéma en 1987 avec
L'Aventure intérieure, variation comique du
Voyage fantastique de Richard Fleischer, où
Dennis Quaid, miniaturisé, se balade dans le corps du bouffonnant et bigleux Martin Short. Quoique réussi, drôle, truffé d'effets spéciaux convaincants et devenu plutôt culte depuis, le film remporte un succès assez mitigé au box office.
Dante se tourne alors vers la comédie noire, qu'il connaît bien, pour
Les Banlieusards (1989) avec un
Tom Hanks déjanté comme on ne le verra plus jamais. Peu connu et distribué en vidéo en France, le film, sur lequel Dante a connu des déboires pires encore que sur
Explorers, est pourtant une puissante satire où l'on retrouve le ton de
Gremlins, dont il signe immédiatement après une suite,
Gremlins 2 : la nouvelle génération (1990). Cette nouvelle version est un joyeux jeu de massacre, Dante s'en donne à cœur joie, il fait des gremlins les véritables héros du film qui culmine dans une apothéose de décadence inédite. Plus anar, plus radical, plus immoral, plus mordant, plus irrévérencieux, plus insolent mais aussi finalement plus clair, moins irréel (la scène où les bestioles interrompent le film),
Gremlins 2 pousse la satire et la critique encore plus loin. Malheureusement le film ne convaincra pas le public américain, à l'inverse des français, enthousiastes face à cette farce sans concession, ce véritable bras d'honneur que Dante lance aux studios et au monde.
Madeleine et petits soldats
Après plusieurs échecs, Joe Dante est progressivement lâché par les studios, même
Spielberg n'assure plus ses arrières. Il se retourne alors vers la télévision pour
Marshall et Simon, (
Eerie, Indiana; 1991-1992), puis, dans le creux de la vague, arrive à tourner son film le plus personnel,
Panic sur Florida Beach (
Matinee, 1993). Ici, Dante fait référence à ses souvenirs d'enfance, à ces fameuses matinee où l'on présentait des films en double programme. Le film raconte l'histoire d'un promoteur venu présenter un film d'horreur kitsch dans une petite ville américaine. L'action se déroule pendant l'affaire des missiles de Cuba, alors que l'Amérique est en pleine paranoïa. Le film, peu connu, est une œuvre rare où l'auteur se dévoile, déballant son coffre à jouets avec émotion et générosité. Plus qu'un hommage,
Panic sur Florida Beach est une œuvre intimiste sur cette communauté de désirs perdus qu'un jour était le cinéma. Un film d'ambiance sur une mémoire qui se refuse à tirer un trait, et qui fatalement fait un bide à sa sortie.
Sans d'autres choix, Dante revient ensuite à la télévision pour quelques séries, puis signe pour HBO
The Second Civil War (1997), une satire politique et des médias où l'auteur fait un come-back en grande forme. Plus anar et virulent que jamais, faisant preuve d'un humour décapant, il règle ses comptes avec son pays. Le film, qui a certains aspects du cartoon, sera distribué en salles en France, ce qui rappellera son existence à la critique qui subitement va s'intéresser de près à lui. Confirmation avec le sympathique
Small Soldiers (1998), film pour enfants a priori inoffensif et commercial que l'auteur détourne voire pirate pour le transformer en parabole antimilitariste et anticapitaliste, ce qui comblera de bonheur la presse, moins le public, dérouté. Cette dialectique un peu simpliste du message caché dans un produit populaire ne sera pas sans rappeler
Romero. Et fatalement, vu l'orientation du film, le succès n'est guère au rendez-vous.
Un homme et ses limites
Décidément lassé par le système hollywoodien (il n'a pas non plus cherché à plaire), Dante se retire des écrans pendant 5 ans. Il ne revient qu'en 2003 pour
Les Looney Tunes passent à l'action, un film a priori fait pour ce grand amateur de cartoon. Si la commande peut faire peur au départ, si les studios misent d'abord sur un certain public (jeune), Dante s'amuse très vite à subvertir la matériau originel, sans le trahir (le film est un long ride animé, plaisant et délirant, avec des idées visuelles de génie), et lance quelques nouvelles pics à cet Hollywood qu'il déteste tant pour avoir détruit son rêve. Décidément toujours à la limite du film de studio, d'artisan tranquille et à la marge, cherchant perpétuellement à être anti consensuel, sans pour autant s'apercevoir que sa critique du système dans le système, aussi sympathique soit-elle, ne fait que se battre contre des moulins à vent avec des arguments déjà bien usés, Dante continue de pirater de l'intérieur une industrie sur laquelle il a depuis longtemps perdu toute illusion, sans réelle amertume. Le problème c'est que ses propos ne touchent plus qu'un cénacle de cinéphiles, heureux d'avoir trouvé en lui en père, un oncle, un cousin d'Amérique, auquel ils peuvent s'accrocher pour le prix peu cher payé d'une bonne conscience morale qui oblige toujours à plébisciter les marges faciles, cette gauche tranquille et normative aux arguments minimums qui ne visent pas haut pour être sûre de ne pas retomber trop bas.
Car cet énième semi-échec témoigne peut-être aussi des limites de Dante : celles de son discours sur une industrie ou un pays qui continue à l'ignorer. Dante n'est jamais meilleur que lorsqu'il se fond dans le système (
Gremlins,
Explorers) pour le faire imploser. Malheureusement Hollywood n'aime pas les anars, plutôt il faut savoir pervertir Hollywood de l'intérieur, être un vrai parasite, ce que Dante a essayé de faire, mais sans tenir. Sa morale était aussi très limitée, plutôt douce sinon simpliste, plus encore sur la longueur ; puis, avec le temps, elle est devenue lourde, pesante, surlignée, outrancière, caricaturale, un peu bête aussi, comme son segment
Homecoming (2005) pour la série
Masters of Horror, encensé pourtant par la presse française, décidément heureuse dès que le film de genre lui tend du discours et de la dialectique sur un plateau d'argent. On retrouvera néanmoins Dante aux commandes d'un sketch pour la série horrifique au cinéma
Trapped Ashes (2006), aux côtés de
Monte Hellman, autre ancien de la New World, puis après un autre passage par la télévision, sur le documentaire
Trailers from Hell (2009), dédié aux réalisateurs de films d'horreur. Il est également attendu pour
Bat Out of Hell (Id), un thriller horrifique. A sa manière et à la fois comme un
John Carpenter, Joe Dante restera l'un de ces auteurs à la fois symptomatiques et uniques d'une certaine époque. De ces hommes qui, malgré leur discours ou leurs idées aujourd'hui un peu désuètes, continuent de faire vivre avec un bonheur complice une belle idée du cinéma mort avec l'âge d'or du classique. Rien que pour cela, il est et restera notre ami américain, un compagnon de rêve.
Jérôme Dittmar