Quoiqu'il fut parfois découvert tardivement par le public, John Cassavetes représente aujourd'hui l'une des figures pionnières du cinéma indépendant américain. Fils d'un immigré grec, il débute comme comédien en 1953 après des études d'art dramatique à l'American Academy of Dramatic Arts de New York, alors influencées par les méthodes de Lee Strasberg de l'Actor's Studio. Après quelques rôles à Broadway et sa rencontre avec son épouse et future actrice,
Gena Rowlands, il enchaîne les rôles pour la télévision :
Amstrong Circle Theatre,
The Elgin Hour,
Alfred Hitchcock Présente, entre autres. En 1956 il obtient son premier rôle au cinéma chez Don Siegel dans
Face au crime, puis se fait remarquer dans
L'homme qui tua la peur (1957) de Martin Ritt. Après un nouveau détour par la télévision et le cinéma où il tourne notamment
Saddle in the Wind (1958) de Robert Parrish, Cassavetes tourne son premier film,
Shadows (1959), dont la réalisation est en rupture totale avec les méthodes hollywoodiennes .
Shadows, un film indépendant
Financé par une collecte de fonds et tourné en amateur avec une bande d'amis dans les rues de New York,
Shadows bouleverse les conventions de production du cinéma de l'époque. Avec son récit effilé sans conclusion (la vie d'une bande de jeunes noirs et métis avec le racisme ordinaire en toile de fond), ses acteurs inconnus, son improvisation quasi constante, sa spontanéité dans les dialogues, à coups de plans longs où il privilégie la durée sur l'ellipse, Cassavetes signe les prémisses du cinéma vérité tandis que son montage -au diapason de la bande originale composée par
Charles Mingus -, simule la discontinuité du jazz.
Shadows, film urbain aux accents néoréalistes, devient alors un modèle pour une certaine génération new-yorkaise (Robert Drew, Richard Leacock,
Jonas Mekas, père de l'underground). S'il ne trouve pas son public immédiatement, le film reste pour Cassavetes une expérience déterminante : un film de famille, indépendant, fabriqué dans des conditions artisanales et de liberté artistique totale qu'il ne cessera de rechercher.
Un marginal à Hollywood
Début des années 1960, la renommée de
Shadows à l'étranger intéresse les studios. La Paramount veut alors produire Cassavetes. Il leur propose
La ballade des sans espoir (1961) sur la déchéance d'un pianiste de jazz. Tentant de reproduire en vain le style réaliste de
Shadows, le film est trop poli et rencontre échec comme incompréhension du studio. Cassavetes regagne alors la télévision pour laquelle il réalise
My Daddy Can Lick Your Daddy (1963) et
A Pair of Boots (1962), deux épisodes plutôt réussis de la série
The Lloyd Bridges Show. En 1963, Stanley Kramer le sollicite pour un film sur des enfants autistes,
Un enfant attend. Malheureusement les deux hommes divergent profondément sur l'énonciation du film que Kramer remonte alors contre le gré de Cassavetes. Las et après un retour en forme chez Don Siegel (le grandiose
A bout portant, 1964), il revient aux méthodes artisanales, au 16mm, aux conditions précaires, au tournage en famille, et fait tourner
Gena Rowlands dans un nouveau film :
Faces.
Retour aux sources
Commencé en 1965, le tournage de
Faces dure cinq mois pour dix-sept heures de film impressionné et un montage qui prendra trois ans. Au final, il sort en 1968 et dissèque l'échec des liens conjugaux à travers quelques scènes d'une intensité extrême, presque indécentes, où la caméra guide le récit en filmant des corps et des visages transformés en motif narratif. Le film est présenté à Venise et sélectionné aux Oscars. Obligé de se renflouer entre-temps, Cassavetes refait massivement l'acteur pour la télévision et un peu au cinéma (
Les douze salopards de Robert Aldrich,
Rosemary's Baby de
Roman Polanski), puis revient à la réalisation avec son premier film en couleurs,
Husbands (1970), financé par un mécène italien. Tourné à Londres, le film raconte la dérive douce amère de trois hommes mariés. Cassavetes y partage l'affiche avec ceux qui seront deux de ses acteurs fétiches et amis,
Peter Falk et
Ben Gazzara. De retour aux USA, Cassavetes écrit pour
Gena Rowlands et Seymour Cassel (partenaire du cinéaste depuis
Shadows) une comédie,
Minnie et Moskowitz, puis se lance avec son épouse dans ce qu'on considère comme son chef d'œuvre :
Une femme sous influence (1974). Financé en hypothéquant la maison du couple, tourné sur 13 semaines et dans la continuité, distribué par leur propre moyens, le film réunit
Peter Falk et
Gena Rowlands et montre la vie d'un couple de classe moyenne où le personnage féminin sombre dans la névrose à force d'être tiraillé entre son rôle d'épouse, de mère et de femme.
Pour Gena
Une femme sous influence permet à Cassavetes d'approfondir sa méthode de tournage, sa quête d'un naturalisme qui plus que simuler le réel crée une réalité où durée filmée et vécue se confondent. Créant ainsi un espace d'expression où les comédiens ne sont pas réduits à des schémas psychologiques préexistants, le cinéaste donne l'illusion de l'impondérable et passe par un panorama large et complexe d'émotions traduits par les corps et les visages. Tendu jusqu'à l'hystérie (et l'écoeurement pour certains), le film est un succès et remporte plusieurs prix. Cassavetes enchaîne alors sur
Meurtre d'un bookmaker chinois (1974), un néo-noir où il défend implicitement son cinéma, puis
Opening Night (1977) où il retrouve
Gena Rowlands pour un travail de déconstruction sur l'actrice et le théâtre. En 1980 il accepte une commande de la MGM,
Gloria, dont il confie à nouveau le rôle à son épouse. Quoique moins personnelle, l'oeuvre lui vaut le Lion d'or à Venise. Déjà malade (cirrhose, il était alcoolique, comme ses films), il tourne en 1984
Love Streams, une pièce qu'il adapte pour le cinéma au dernier plan testamentaire. Enfin, par amitié pour
Peter Falk, il réalise
Big Trouble (1986), une comédie ratée, puis en 1987 monte
A Woman of Mystery au théâtre. Avant son décès, il écrit quelques scénarios dont celui de
She's so Lovely, réalisé par son fils, Nick Cassavetes, en 1997.