John Huston est une légende hollywoodienne. Aventurier des temps modernes, il a mené son existence et sa carrière au gré de ses ambitions et de ses envies, n'hésitant pas à se mettre en danger perpétuel. Souvent associée à l'idée de démesure et d'échec, ses films sont à l'image de sa personne : excentriques et généreux, mais parcourus d'une constante exigence, contribuant à l'imposer auprès du public et de la profession qui lui ont apporté autant de succès commerciaux que de récompenses. Créateur de talent, et surtout intarissable conteur, l'œuvre de Huston souffre pourtant d'un manque significatif de reconnaissance : même aujourd'hui, elle continue d'être bien mal aimée voire dépréciée, en raison de malentendus ou d'incompréhension qui ont, à regret, dissimulé la maîtrise de sa mise en scène et la constante intelligence d'adaptation avec laquelle il s'est emparé des plus grands classiques de la littérature.
Touche à tout
Fils de la journaliste Rhéa Gore et de l'acteur Walter Huston, John fait ses débuts sur scène dès l'âge de trois ans en compagnie de ce dernier. Lorsque ses parents divorcent, dans sa septième année, il commence à vivre tel un saltimbanque, voyageant à travers le pays au gré des tournées de son père ou des reportages de sa mère. Enfant chétif, il se révèle par la suite un adolescent athlétique : passionné de boxe, il abandonne ses études à 14 ans avant de passer professionnel. Attiré par les feux de Broadway, il décide alors de devenir acteur et ne tarde pas à faire ses débuts sur scène dans plusieurs productions dès 1925. Cavalier émérite, il abandonne bientôt les planches au profit de la Révolution, en rejoignant le Mexique et Pancho Villa. De retour aux Etats-Unis, précisément à New York, il s'essaye à l'écriture en publiant articles et nouvelles. Bientôt, il se fait scénariste pour le compte du producteur indépendant Samuel Goldwyn, bénéficiant des conseils de
William Wyler, vieil ami de la famille, pour qui il signe
The Storm (1930) et
A House Divided (1931). En parallèle, il fait aussi, de temps à autres, l'acteur notamment dans
Two Americans (Joseph Santley, 1929) dans lequel son père incarne Abraham Lincoln. Bientôt las des exigences des studios, il s'envole en 1932 pour l'Europe où il étudie la sculpture, la peinture et le dessin. A Londres et Paris, il vit la bohème, multiplie les rencontres et les expériences.
Coup de maître
En 1933, fort de ce bagage, il s'installe pour de bon à Hollywood en rejoignant l'équipe de scénaristes de la Warner Bros. S'essayant à tous les genres, il signe aussi bien des films policiers que des comédies avant de collaborer de nouveau avec
Wyler sur
L'Insoumise (1938) et
Les Hauts de Hurlevent (1939). En 1941, il écrit pour Raoul Walsh le brillant film noir
High Sierra sur lequel il rencontre son futur complice, Humphrey Bogart. Puis ce sera l'intemporel
Sergent York (1941) pour
Howard Hawks. Nominé à l'Oscar du meilleur scénario, Huston voit sa côte grimper en flèche auprès des pontes de la Warner. Poussé par le producteur Henry Blanke, il obtient ainsi l'autorisation de mettre en scène sa version du
Faucon Maltais (1941) de
Dashiell Hammett. Ce premier essai est un coup de maître. La rigueur du travail d'adaptation, associée à une grande efficacité formelle et à la formidable direction d'acteurs posent d'emblée le film de Huston comme un modèle du genre. A la recherche d'une mystérieuse statuette, sa galerie de personnages cyniques et manipulateurs tissent les nœuds d'une intrigue à la fois exotique et sordide qui enthousiasme les foules. Porté par Humphrey Bogart, Mary Astor, Peter Lorre et Sydney Greenstreet,
Le Faucon Maltais demeure ainsi à bien des égards l'un des meilleurs films noirs, ne serait-ce que pour la prestation de Bogie en privé solitaire et caustique dont la ligne de conduite ne repose que sur sa propre morale. Bref, un rôle, et surtout une image, une attitude, qu'il fera désormais siennes, entre individualisme assumé et séduction virile.
Engagements
Fort de ce succès, la Warner lui confie donc les rênes de
In This Our Life (1942), un mélo avec Bette Davis et Olivia de Havilland, dont il se sort avec les honneurs, avant de l'associer de nouveau au trio Astor, Bogart et Greenstreet pour le film d'aventures mâtiné d'espionnage
Les Griffes jaunes (id). Mobilisé avant la fin du tournage, Huston ne peut terminer le film. Engagé dans l'aviation, il intègre par la suite l'équipe de
Frank Capra et réalise certainement les plus beaux documentaires jamais réalisés sur la Seconde Guerre mondiale :
Winning Your Wings (1942),
Mission dans les Aléoutiennes (id),
La Bataille de San Pedro (1945) et surtout que
La lumière soit (id) consacré aux traitements psychiatriques des blessés. De retour à la vie civile, décoré, il se lance dans le travail d'écriture du magistral et oscarisé
Le trésor de la Sierra Madre (1948) qu'il décide de tourner en extérieurs, au Mexique. A travers l'aventure dérisoire de trois chercheurs d'or (dontBogart et Huston senior), le cinéaste développe, à l'instar du
Faucon Maltais, cette poétique de l'échec, si chère à son œuvre, où l'aventure humaine et collective prime toujours sur la réussite personnelle. Et qu'il parviendra à décliner, de manière assez symbolique, dans le très noir
Key Largo (1948) où Bogart, aux côtés de sa chérie Lauren Bacall, doit affronter un ouragan et Edward G. Robinson en gangster archétypal. Ou de manière littérale, version film politique d'aventures avec
Les Insurgés (1948) retraçant la lutte d'insurgés cubains (qu'il réalise après s'être précisément battu contre le Comité McCarthy), et version film de braquage extra noir avec
Quand la ville dort (1950), révélant l'inconnue
Marilyn Monroe.
Revanche
Bien que ses précédents films aient été des succès, le cinéaste se retrouve confronté à de sérieux problèmes de production sur son projet suivant,
La charge victorieuse (1951). adapté du roman pacifiste de Stephen Crane. Le réalisme cru et le personnage principal de lâche héroïque (incarné par Audie Murphy, soldat américain le plus décoré de la Seconde guerre) n'étant franchement du goût de la MGM, cette dernière décide de re-monter le film, quitte à le mutiler, puis de le sortir en catimini. Fou de rage, Huston embarque alors Bogie et
Katharine Hepburn au Congo belge pour les besoins d'
African Queen (1952) qu'il co-écrit avec le critique James Agee. Voyage épique, irrésistiblemement vachard, d'un marin ivrogne et d'une vieille fille missionnaire, ce film d'aventures fluvial révèle surtout les talents comiques assez insoupçonnés de Bogartt et, en dépit de leurs caractères difficiles mutuels, la tendre alchimie qui le lie à
Hepburn. Enorme succès au box-office,
African Queen remet en selles Huston, qui enchaîne avec
Moulin Rouge (1953), qu'il tourne in situ, en France et dont l'ingénieuse utilisation de la couleur en font en tous points un remarquable biopic consacré à Toulouse-Lautrec.
Déconvenues
Mais, de plus en plus marginalisé, parce qu'il refuse de se soumettre aux normes (professionnelles, personnelles) hollywoodiennes, Huston commence à pâtir de sa réputation de cinéaste aventurier. Désormais exilé en Irlande, il continue certes de tourner, mais ses films sont désormais accueillis tièdement par le public, et souvent de manière glaciale par les critiques qui fustigent ses ambitions et sa glorification de l'échec individuel. C'est ainsi qu'en Italie, il retrouve une dernière fois Bogart pour l'insolite
Plus fort que le diable (1953) et se jette à bras perdus, durant trois ans, dans l'adaptation éponyme de
Moby Dick de
Herman Melville. Sorti en 1956, c'est une véritable œuvre au noir, que Huston qualifie lui-même de blasphématoire, portée par un
Gregory Peck grimé en Capitaine Achab, illuminé et mystique, bravant Dieu par l'entremise de cette monstrueuse baleine. L'année suivante, le même sort est réservé à son pourtant beau
Dieu seul le sait (1957) ou l'impossible romance entre un soldat (
Robert Mitchum) et une nonne (Deborah Kerr), seuls au monde, perdus sur une île au milieu de Pacifique. Si
Le barbare et la geisha (1958), avec John Wayne, et
Les Racines du ciel (id), d'après Romain Gary, demeurent à cet égard de véritables échecs artistiques,
Le Vent de la plaine (1960) mérite,, quant à lui davantage de considération en ce qu'il propose une nouvelle lecture des codes du western. Prenant à revers la vision fordienne du genre, il ouvre ainsi la voie aux westerns des années 70, ceux d'Arthur Penn ou de
Sam Peckinpah.
Trilogie gagnante
Réussite incontestable,
Les désaxés (1961) prouve aux studios qu'il ne fallait pas enterrer trop vite le réalisateur. A la fois tendu et fragile, le film, écrit par
Arthur Miller pour sa star d'épouse
Marilyn Monroe, nous raconte, à travers le destin de trois personnages, la fin d'une époque, d'un mythe, celui de liberté absolue, de la conquête de l'Ouest, et de ses hommes, les cow-boys. Mais cette oraison funèbre est aussi celle d'Hollywood, incarné à l'écran par trois légendes à bout de force et de souffle :
Monroe, Clark Gable et Montgomery Clift. Rarement, des personnages auront donné le sentiment d'une telle évidence dans leur rencontre et leur confrontation. Une évidence que Huston parviendra à créer de nouveau dans son incroyable adaptation de
Tennessee Williams,
La nuit de l'iguane (1964), dans lesquels Deborah Kerr,
Ava Gardner et
Richard Burton se livrent à un numéro d'acteur proprement électrisant. Une intensité dramatique qu'il portera à son paroxysme dans
Reflets dans un oeil d'or (1967), peut-être son meilleur film, de par une nouvelle fois la qualité de son adaptation (d'après
Carson McCullers) et sa maîtrise formelle. Portée par
Marlon Brando et
Elizabeth Taylor, ce duel psychologique, entre déraison et déviances, est en effet d'une absolue beauté plastique, baignant dans un clair-obscur doré assez troublant.
L'humain, toujours
Evidemment, à côté de ces trois derniers films, quasi incontournables des années 60,
Freud, passions secrètes (1962) avec Clift dans le rôle du célèbre psychiatre, son avant-dernier rôle ;
Le Dernier de la Liste (1963), drame criminel au casting de stars qu'il tourne en Irlande ;
Casino Royale (1967), James Bond comique et collectif ;
Promenade avec l'amour et la mort, drame mettant en scène sa fille, Angelica Huston (id) ou
Davey des grands chemins (1969), comédie d'aventure, paraissent bien fades en dépit de leurs qualités certaines. Seule son évocation de la
Bible (1966), de par ses ambitions et surtout sa dimension spectaculaire, arrive à se distinguer. Tout comme le fera en 1975,
L'Homme qui voulut être roi, relatant la prodigieuse équipée de deux soldats (
Sean Connery et
Michael Caine), à la recherche du trésor d'Alexandre et qui y perdront ce qu'ils auront de plus cher, leur âme. Une parabole du genre humain, qu'il n'aura eu de cesse de nourrir et d'affiner au gré de son dernier grand film
Le Malin (1979), portrait halluciné d'un prédicateur du Sud. Après quelques années de disettes, avec
La lettre du Kremlin (1970),
Fat City (1972),
Juge et hors-la-loi (1973),
Independance (1976),
Phobia (1980),
A nous la victoire (1981), il renoue enfin avec le succès avec l'adaptation du musical de Broadway
Annie (1982), puis dans une moindre mesure
L'Honneur des Prizzi (1985) avec
Jack Nicholson, et son dernier film,
Les Gens de Dublin (1987), adapté de l'immense
James Joyce, qui clôt de manière vibrante son incroyablement fantasque carrière de cinéaste, telle qu'il la racontera dans ses mémoires,
An Open Book.
Ayant toujours mené de front de nombreuses pratiques artistiques, Huston s'est aussi illustré en mettant en scène plusieurs classiques théâtraux dont
Huis clos de
Sartre. Et par ses nombreuses participations en tant que comédien au sein de ses propres films et pour le compte d'Otto Preminger (
Le Cardinal, 1963) ou de
Roman Polanski (
Chinatown, 1974), ainsi que de nombreuses productions télévisées.