Johnnie To, ou le dernier nabab. Quand le cinéma honkongais s'est effondré après la rétrocession, quand les stars d'antan comme
John Woo ou
Ringo Lam partaient pour l'Amérique y creuser parfois leur tombe, quand les génies tel que
Tsui Hark perdaient tout leur savoir-faire dans une industrie en perte totale d'inspiration, To a survécu. Il a tenu bon la barre, traversé la décennie des années 2000 avec un catalogue de chefs-d'œuvre qui ont fait de lui l'unique et digne représentant d'un cinéma moribond. To est une figure, un stratège doué, il a su survivre en s'adaptant. Réalisateur et producteur, il a ménagé sa carrière en alternant films populaires à destination du public chinois, et films personnels peu scrupuleux de leurs recettes au box office. La raison à cela est simple, To est le premier véritable cinéaste hongkongais qui pense avec l'occident. Il sait que ses films non commerciaux sont désormais davantage destinés à un autre public que chinois. Depuis qu'il est rentré dans le giron très prisé des auteurs choyés par Cannes, To bichonne son image, il se moque de l'accueil tiède de ses congénères ne comprenant plus rien à ses films. Il voit plus loin, les festivals étrangers seront toujours prêts à lui faire des avances. Et un tel prestige vaut mieux que quelques millions de dollars hongkongais. To pense déjà à sa postérité, depuis
Breaking News et surtout son dyptique
Election, son film le plus ouvertement destiné au public occidental, il vise la consécration, un héritage, l'idée très flatteuse d'intégrer une famille d'auteurs où il pourrait côtoyer des maîtres comme
Coppola. To voit loin, son but : le cinéma.
Débuts
Pourtant, l'enfant de la TVB où il a fait ses armes comme tant d'autres dans les 80's, ne se prostitue pas. To a toujours été un concepteur, un recycleur de génie. Le cinéma honkongais, durant son âge d'or, n'a été qu'une fructueuse bataille contre le cinéma hollywoodien, qu'il dépassait en fusionnant les genres américains avec son folklore, poussé à l'extrême. To est né dans ce système, il est sa progéniture, son bébé roi, qui a tout compris, tout pris, tout réinventé. Dans les années 80, on le remarque encore à peine avec ses
The Enigmatic Case (1980),
Happy Ghost 3 (1986),
Seven Years Itch (1987), ou encore sa participation au très masochiste
The Big Heat (1988), polar harcore produit par la Film Workshop de Tsui Hark. Puis, en 1989, l'auteur émerge, doucement, sans prétention, avec
All About Ah-Long, mélo déchirant largement inspiré de
Kramer contre Kramer où Chow Yun Fat, motard avec une coupe de cheveux improbable, tente de faire rêver encore un peu son fils tout en ménageant son douloureux divorce. Un film poignant sur la solitude, avant de revenir à des choses moins graves avec le délirant
Justice, My Foot ! avec
Stephen Chow en vedette,
Casino Raiders 2 (1993), sympathique et déjà joliment stylisé film de gambling avec
Andy Lau en tête d'affiche, ou encore
The Bare-Footed Kid (Id), timide introduction au wu-xia pian inspirée des
Disciples de Shaolin de Chang Cheh.
Milky Way all stars
Personne ne connaît encore son nom au débuts des 90's, la vague HK initiée par
Christophe Gans et ses amis n'arrivera que quelques années plus tard, et To ne sera jamais leur favori. Pourtant un film trouvera grâce à leurs yeux, l'un des rares, le premier sans doute, qui le fera connaître hors de ses frontières,
Heroic Trio (1993). En collaboration avec le génial chorégraphe et réalisateur Tony Ching Siu-Tung, To transforme un trio de stars inoubliables, Anita Mui,
Michelle Yeoh et
Maggie Cheung, en super héroïnes de choc et sexy. La suite,
The Executioners (Id), lassera un peu à désirer. Puis petit à petit, To commence à s'imposer, seul. Déjà avec
Loving You (1995), polar romantique, son style graphique s'affirme. Si on passera par contre sur
Lifeline (1997),
Backdraft honkongais sans éclat mais témoignant de la méthode To (recycler et réinventer), dès 1998, avec
A Hero Never Dies, le cinéaste prend définitivement ses marques. Il a alors créé sa société de production, la Milky Way Image, véritable équipe de création qui produira les meilleurs titres hongkongais de l'époque. Le film, qu'aurait pu tourner John Woo, est moins un hommage aux ruines de l'heroic bloodsheld, que sa déconstruction, une proposition analytique pour retrouver tous les éléments d'une manière de filmer, afin de la décomposer. La même année, faste, To produit
The Longest Nite de Patrick Yau. La rumeur voudra qu'il en soit le réalisateur. Et on ne doute pas de son influence tant ce thriller noir et violent, ultra stylisé, avec un incroyable
Tony Leung en bad guy, porte la marque du maître. Peut-être le chef d'œuvre de la Milky Way. Sans oublier
The Odd one dies (1997) et
Expect the Unexpected (1998) du même Patrick Yau -surfant sur la série NYPD Blue- ,
Spacked Out (Lawrence Ah Moon, 2000), un
Kids honkongais, ou encore le génial
Comeuppance (Sung King Chiu, Id).
Running Out of Time
1999, année décisive. To réalise trois films. Le premier,
Where a Good Man Goes, avec son acteur fétiche de l'époque, Lau Ching Wan, dépeindra la tentative de rédemption d'un ex membres des triades dans un Macao toujours très moite. Un film mineur et dépouillé mais où s'impose cette obsession des schémas interrelationnels. To filmant, d'abord, des trajectoires où les personnages sont autant de points traçant des lignes. Le second,
Running Out of Time, compte parmi ses chefs-d'œuvre et peut-être comme une définition de son cinéma. Lau Ching Wan, en flic, et Andy Lau, en Arsène Lupin génial et condamné à bientôt mourir (il est malade), est un film de duo, une course poursuite à l'humeur badine et tragique. C'est un mélo de la réversibilité, où toutes les situations basculent sans cesse au fil d'un grand ballet en chassé croisé où la mort ne viendra jamais. C'est aussi un film du jeu, de l'amour du jeu, donc de la vie, comme si jouer c'était sentir le sang couler dans nos veines, un processus actif, en mouvement, avec des objectifs, des relations. Il y a toute une métaphysique du jeu chez To qui est celle de son cinéma. Jouer est une condition de l'existence sur laquelle repose
Running Out of Time, film s'amusant avec le temps pour la beauté du geste, ou cette scène inoubliable où Andy Lau, fuyant Lau Ching Wan, se réfugie dans un bus où pour se cacher, s'assoit à côté d'une jeune fille dont il emprunte l'une des oreillettes de son walkman. Ils partagent alors un moment, une mélodie, où le film soudainement s'élève dans une apesanteur magique à pleurer. Que se passe-t-il dans cette scène, sans parole, on ne saura jamais. Le doute étant la grâce exquise et absolue de
Running Out of Time, peut-être est-ce le sens de nos vies absurdes.
Gambler & architect
1999, toujours. To signe son troisième film, le premier distribué en France, The Mission. On le découvre alors, et c'est un choc. The Mission restera longtemps son chef d'œuvre. Un film qu'on croira, en vain, hérité de Kitano, alors qu'il doit tout à lui-même. Le style de To s'impose définitivement. Cet art du concept dont le titre sert à chaque fois de paradigme au film : The Mission, donc une mission, point. Avec ses membres (des triades) propulsés avec une humeur badine et mélancolique dans une structure graphique et géométrique dont le seul héritage sera celui d'un King Hu ou Patrick Tam. Un film du cadre, de travellings, de glissements, d'arrêts, de poses, de fluides, où toute la mise en scène vise une érotisation des lignes et de la figure leur donnant une direction. Film du réseau aussi, donc de la ligne encore, The Mission capte l'éternelle interdépendance des êtres. L'un n'est jamais sans l'autre, chez Johnnie To, il faut toujours un partenaire, c'est la condition même du jeu et de la danse. Cinéaste de la structure, architecte et mathématicien du cinéma trouvant ici sa petite musique dans un style épuré éblouissant, To livre avec The Mission le film crépusculaire de toute une époque, qu'il regard d'un œil amusé comme pour cacher ses regrets.
Full Time Director
To devient alors le roi du pétrole à Hong Kong, sa Mily Way règne sur les charts du box office avec le côté sombre, en occident, de sa filmographie : ses comédies. Les polars stylisés n'étant pas encore très populaires ailleurs, le producteur/réalisateur met en effet la gomme en enchaînant des succès qui resteront seulement connus des aficionados du cinéma asiatique :
Help !!! (2000) surfant sur la série
Urgences,
Needing You (Id), comédie romantique délirante avec Andy Lau,
Wu Yen (2001), comédie en costume à l'humour poids lourd,
Love on Diet (Id), comédie romantique toujours sur fond de régime,
My Left Eyes Sees Ghosts (2002), comédie fantastique gras du bide,
Fat Choi Spirit (Id), comédie du nouvel an pas très fine. Entre autres. Au milieu de ces titres dédiés au public chinois, To revient par touches à des projets plus personnels. Ainsi de
Fulltime killer (2001, coréalisé avec Wai Kai-Fai), film pop et baroque en forme d'hommage foutraque multi référencé recyclant tout avec une liberté décomplexée qui ne doit qu'à sa grande opération de montage de toutes les images. Une œuvre symbiotique, au cœur du cinéma, voire après, au-delà du post-modernisme, pour transcender, par jeu, tous les films qu'il convoque et dont il rejoue certaines scènes.
Fulltime Killer, c'est un peu la phrase de Deleuze, « les choses poussent par le milieu », soit la série infinie des inflexions. To explose l'histoire du cinéma, annule les généalogies, efface les héritages, en épousant toutes les géographies. Il fait corps avec les images, tout advient de par elles et pour elles. Plus de distinction entre le monde et le cinéma, qu'un centre, un milieu, où la seule vérité est celle de l'œil, donc le film.
Fulltime Killer est à la fois le deuil d'un certain cinéma et son point de fuite, en même temps, actualisé. Une quête fratricide, d'amour, où l'objet d'affection est tué tout autant qu'il est révélé et sublimé. C'est encore là tout le cinéma de Johnnie To, dont la créativité naît systématiquement d'un rapport fusionnel et meurtrier à l'autre. Nécessité encore du partenaire pour que le jeu, séducteur et érotique, puisse continuer.
Point, ligne plan
Dès 2003, To s'éloigne peu à peu de ses comédies bidonnantes pour le nouvel an, comme en témoigne
P.T.U., thriller urbain nocturne et radical, quasi expérimental, construit sur le modèle de
The Mission, en plus dépouillé. Réduisant le récit à un maguffin ridicule, le film n'est plus qu'un agencement soyeux et géométrique de travellings, de plans cadrés au millimètre, un ballet graphique d'une élégance à couper le souffle. Un chef d'œuvre de composition, presque austère, autiste, au-delà du maniérisme, porté par un raffinement rare proche parfois de l'installation. Sans doute le film le plus bressonien de To, une variation intense sur le canevas point, ligne, plan. La même année, le cinéaste reprend encore un peu l'ascendant sur le commerçant avec son titre le plus improbable,
Running on Karma (2003). Film aberrant, indescriptible, déroutant, foutraque, où Andy Lau joue avec une prothèse de body builder du début à la fin,
Running on Karma est un peu le dernier hommage à un cinéma de Hong Kong en déclin. Tout y est mélangé, la comédie, l'amour, l'action, le fantastique, le conte philosophique, ça part dans tous les sens, sans comprendre jamais où ça va, ni pourquoi. Un film somme, boursouflé par essence, avec des saillis de compositions ultra stylisées, comme si la ligne droite devait croiser des courbes, des volumes aussi difformes que le corps d'Andy Lau. Grand collage préférant la syncope à la fusion,
Running on Karma est un peu le deuil dégénéré et incontrôlé d'un temps où Hong Kong produisait des chef d'œuvre par hasard. Il est aussi la preuve que les films coréalisés avec son complice d'un temps, Wai Kai-Fai, sont sans doute les plus baroques et malades de toute sa filmographie.
Throw Down, l'élève dépasse le maître
Appelé progressivement par les festivals, notamment à Cannes pour son
Breaking News (2004), où il surfe impunément sur la série
24 tout en la menant, comme toujours, vers d'autres sphères théoriques, To, réalisateur, va pratiquement cesser de faire des compromis à To, producteur. On relèvera bien encore quelques contradictions : la romance
Turn Left, Turn Right (2003), la comédie romantique
Love For All Seasons (Id), ou encore la comédie romantique, toujours, et assez fabuleuse au demeurant,
Yesterday Once More (2004), remake love et inavoué de
Running Out of Time (dont To a fait une suite en 2001, franchement médiocre, mais marquante pour la scène invraisemblable où Ekin Cheng descend la façade d'un building avec en fond musical, l'Internationale chantée en français). En dépit de ces petits égarements commerciaux, To se radicalise dès 2004 avec son hommage à
Akira Kurosawa,
Throw Down, présenté à Venise. L'élève dépassant le maître, comme le prouvera magistralement le philosophe
Laurent de Sutter : « là où Kurosawa tressait une fable morale sur la relativité des choses et de la condition humaine, To préfère s'en servir comme tremplin pour imaginer un au-delà de cette relativité (...). A la radinerie morale et existentielle du japonais, le chinois oppose la générosité désespérée des miracles ».
Après la nuit
Suivra son dyptique sur les triades, Election et Election 2 (2005/2006), clairement destiné en priorité au public occidental (le premier sera en compétition officielle à Cannes). Puis une belle suite mélancolique, plutôt une variation nocturne chorégraphiée dansée jusqu'à l'aube (comme on a parlé de cinéma crépusculaire à une époque), de The Mission avec Exilé (2006), où l'on sent plus que jamais l'influence de Leone. Sa participation au film collectif Triangle (2007), conçu comme un cadavre exquis, prouvera qu'il est définitivement le nouveau maître du cinéma honkongais devant Tsui Hark et Ringo Lam en petite forme. Mad Detective (2007), où To retrouve l'acteur Lau Ching Wan et son ex complice Wai Kai-Fai (à la réalisation) après des années de séparation, convaincra nettement moins que Sparrow (2008), chef d'œuvre de légèreté où son style atteint des cimes d'élégance inédites. La même année, Linger (Id), une romance fantastique sirupeuse ne dépassera pas ses frontières chinoises. Il valait mieux. Enfin Vengeance (2009), avec son casting français impossible (Johnny Halliday et Sylvie Testud), et présenté en compétition officielle à Cannes, se veut entre autres un hommage à la référence que To partage avec Woo, Jean-Pierre Melville. Dont To convoite toujours de réaliser un remake de son Cercle Rouge, avec Alain Delon, au départ acteur pressentit pour Vengeance.
To the Last
Johnnie To travaille également sur un autre thriller,
Si piu (2010), avec son ex acteur fétiche, Lau Ching Wan. Dans le désert sans fin du cinéma hongkongais, To est un résistant, le dernier garde d'un phare dont la lumière n'éclaire plus que des berges enfouies par un océan de médiocrité. Il est davantage que le dernier nabab, il est le dernier parrain de Hong Kong, l'homme de la transition que personne n'arrive à suivre. Foncièrement chinois, mais pas dupe de l'occident, To a su, encore et encore, trouver la boussole idéale dans un cinéma mis en lambeaux par la mondialisation. Ingénieur, concepteur et recycleur de génie, brillant formaliste, il est le dernier réalisateur honkongais. Son cinéma du regret est aussi une promesse d'éternité. Play again, Johnnie.
JD