Judy Garland fût à la fois l'une des plus grandes stars du musical hollywoodien et l'une des plus grandes victimes de son système. Chanteuse et danseuse depuis sa tendre enfance (elle n'a que deux ans et demi lorsque elle monte pour la première fois sur une scène), elle se produit avec ses deux sœurs aînés, Mary Jane (Suzy) et Dorothy Virginia (Jimmie), sous le nom des Gumm Sisters jusque dans les années 30. Elles apprennent alors la danse, chantent, font plusieurs tournées, tournent quelques Vitaphone, puis adopteront finalement le nom de The Garland Sisters, jugé plus attractif. Plus tard, Judy dira avoir connu une enfance difficile, malheureuse, forcée par sa mère et sa famille à se produire sans cesse, à partir sur la route en éternelle quête d'un nouveau club ou d'un autre hôtel pour faire leur show.
Lorsque ses sœurs se marient, sa mère la pousse à passer une audition à la MGM, devant son patron, Louis B. Mayer. Elle n'a alors que treize ans mais sa voix juste et claire a de l'expérience, elle n'a plus rien à apprendre. Impressionné par ses talents, le mogul d'Hollywood l'engage sans même un bout d'essai. Pourtant le studio ne sait pas quoi faire d'elle avec son âge (entre deux) et surtout son physique de boulotte peu gracieuse, bien éloigné des canons comme
Ava Gardner ou
Elizabeth Taylor, avec qui elle partage les bancs d'école de la MGM où elle est la risée de tous, le vilain petit canard. Ce qui ne lui échappe pas et dont elle gardera toute sa vie un pronfond sentiment d'amertume jouant sur son amour-propre. Mais comme il faut bien lui donner quelque chose à faire pour utiliser ses tallents, elle commence par quelques prestations à la radio. C'est à ce moment que survient la mort de son père, Frank, dont elle ne se remettra jamais, constamment en quête d'une figure paternelle. C'est aussi le début de sa gloire et de sa tragédie, l'histoire d'une femme passionnée par son métier et détruite en même temps par celui-ci.
La voix de l'Amérique
Après une première apparition au cinéma pour un court-métrage,
Every Sunday (Felix E. Feist, 1936), où elle manque de se faire voler la vedette par Deanna Durbin qui finalement ira chez Universal, puis un premier long,
Pigskin Parade (David Butler, Id), elle bouleverse enfin l'Amérique quand elle chante "You Made Me Love You" à Clark Gable dans
Mélodie de Broadway (Roy Del Ruth, 1937). Devant ce succès, la MGM a vite fait de comprendre qu'elle tient une star de premier plan et lui imposer des conditions de travail exténuantes qui auront bientôt raison de sa santé. Le studio lui trouve alors la formule idéale en l'associant avec Mickey Rooney dès
Toroughbreds Don't Cry (Alfred E. Green, Id). Ensemble, tandis que lui la snob superbement sur les bancs d'école de la MGM, ils enchaînent les comédies musicales et les succès (neuf films), notamment pour Bubsy Berkley dans
Place au rythme (1939),
En avant la musique (1940),
Débuts à Broadway (1941) et
Girl crazy (1943).
Judy Garland travaille également en solo avec ce virtuose du musical pour
La Danseuse des Folies Ziegfeld (1941) et
For Me and My Gal (1942), pour lesquels elle obtient enfin des rôles adultes mais au prix, pour ce dernier où elle partage la vedette avec
Gene Kelly, d'un régime draconien qui n'aidera pas une santé déjà bien abîmée par les amphétamines et les barbituriques, fournis par la MGM pour que sa star tienne le choc. L'affaire est connue, Louis B. Mayer qui se targuait d'être un symbole de vertu et de morale était un véritable dealer. Plus tard, malgré la reconnaissance, elle dira que le studio lui a volé sa jeunesse. Mais son plus grand triomphe durant les années 30, Judy Garland l'obtient avec l'inoubliable
Magicien d'Oz (Victor Fleming, 1939). Sa chanson mythique, "Over the Rainbow", chanté de sa voix d'airain rêveuse, restera à jamais associée à elle, faisant vibrer les coeurs pour des générations et des générations.
Un destin tragique
Alors qu'elle est toujours instable psychologiquement et qu'elle a encore du mal à assumer son physique, qu'elle commence à vivre ses premières histoires d'amour et fatalement ses premières déceptions sentimentales, Judy Garland tourne pour la première fois chez, peut-être, le génie de la comédie musicale hollywoodienne,
Vincente Minnelli dans
Le Chant du Missouri (1944). Le réalisateur deviendra son époux dès l'année suivante et lui offre ici, dans le rôle d'une jeune fille en fleur emballée comme une poupée dans le froufrou d'opulentes robes en dentelles, un personnage à son image : belle demoiselle entre deux âges rêvant d'un amour pur dans un univers nostalgique et presque féerique. Ensemble ils donneront naissance à une autre star,
Liza Minnelli, dernière reine sublime et tragique d'une époque à jamais révolue. En 1945
Minnelli offre à sa nouvelle star son premier rôle dramatique sans musique,
The Clock, puis elle revient au musical, notamment pour
Le Pirate (1948), dernier film (fabuleux et incandescent) que le couple tournera ensemble. A cette période, Judy est malade, accro aux médicaments, et son mariage avec
Minnelli bat de l'aile, il sera d'ailleurs rompu en 1951.
Cette situation a une influence néfaste sur sa carrière, organise de multiples retards sur les plateaux, d'autant que ses tendances suicidaires et sa dépression nerveuse durant le tournage du
Pirate n'arrangent rien. Après le fabuleux
The Harvey Girls (
George Sidney , 1946), elle boucle néanmoins trois films, qui chacun remporte un certain succès,
La Parade de printemps (Charles Walters, 1948),
Amour poste restante (Robert Z. Leonard, Id) et
Summer Stock (Charles Walters, 1950), puis après n'avoir pu terminer le tournage de plusieurs films pour raisons médicales, elle se fait congédier par la MGM qui finit par suspendre son contrat. Peu de temps après son divorce, elle épouse Sidney Luft, qui la sort provisoirement du gouffre en lui arrangeant d'abord une série de concerts en Angleterre. La tournée fait un triomphe, notamment au London Palladium où durant quatre semaines elle fait une performance scénique devenue légendaire. A son retour aux Etats-Unis elle enchaîne sur un vaudeville à Broadway, la pièce reçoit une pluie de critiques élogieuses.
Une étoile se meurt
En plein come-back, Judy fait son retour au cinéma en 1954 dans le prodigieux
Une Etoile est née, produit par son mari et confié aux bons soins de
George Cukor, autre génie d'Hollywood. Le film est cofinancé et distribué par la Warner, et bien qu'il connait encore quelques aléas au tournage du à la santé de la comédienne, il fait un triomphe à sa sortie. Garland obtenant le Golden Globes de la meilleure actrice pour sa performance. A peine autobiographique, entièrement dévoué à sa star, le film lui permet de livrer une de ses compositions les plus intenses, vraies et personnelles. Malheureusement la suite ne sera pas si heureuse. Après plusieurs shows télévisé encensés, Judy se lance dans le music hall, où elle enchaîne les succès et les échecs (notamment en Australie en 1964 où elle peine à finir sa tournée).
Au cinéma elle apparaît bouffie dans
Jugement à Nuremberg (Stanley Kramer, 1961), dans l'un des rares films de studio de
John Cassavetes,
Un Enfant attend (1963), où elle joue l'éducatrice d'un enfant attardé, puis pour la dernière fois dans
L'Ombre du passé (Ronald Neame, Id), un musical tourné en Angleterre. Elle tentera ensuite un ultime tournage,
Valley of the Dolls (Mark Robson, 1967), mais elle se fait à nouveau congédiée à cause de sa santé qui décline de plus en plus. En 1969, après une série de concerts à Londres et à Copenhague, Judy Garland est retrouvée morte dans sa salle de bain d'un excès de barbituriques. Elle qui a eu un destin tragique n'a pourtant cessé d'incarner la joie de vivre à l'écran. Cruelle ironie dont on préfèrera garder l'image la plus lumineuse au détriment d'une réalité qui nous déçoit toujours.
Jérôme Dittmar