Kelly Reichardt évolue dans le milieu du cinéma indépendant américain depuis la fin des années 80 avant de se faire connaître en 2006 avec son deuxième long métrage,
Old Joy. Difficile de dire qui elle est et d'où elle vient tant la réalisatrice douée va à contre courant du cinéma américain, œuvrant en sous-marin, loin des circuits habituels, ou à demi-mots, sans y prendre part tout à fait. En un film distribué sur nos contrées (
Old Joy), et un autre présenté à Cannes en 2008 (
Wendy and Lucy), Kelly Reichardt fait preuve pourtant d'un cinéma mature, rigoureux, sensible, sans guère de référence ni autre filiation que sa propre exigence ou des sentiers artistiques plus proches de galeries d'arts que des salles. Elle semble comme un électron libre, avec peut-être comme seul parenté visible dans sa courte filmographie, celle de
Todd Haynes, ami et producteur d'
Old Joy, avec qui elle a collaboré à ses débuts, en 1991, quand elle travailla à la direction artistique de
Poison. Mais leur cinéma n'a rien en commun, celui de Reichardt vient plutôt de ces artistes s'empreignant de l'Amérique, ses paysages, ses couleurs, ses matières, avec lenteur, contemplation, sans perdre le sens des réalités. Un cinéma palpable, climatique, en quête de nature, de route et donc de direction ; des films émaillés de crises silencieuses, de personnages qu'on voit peu et filmés avec acuité, lucidité, parfois humour, comme dans son premier film,
River of Grass (1995), road movie entre deux paumés de Floride qui se rêvent en impossible Bonnie & Clyde. La beauté des films de Reichardt tient aussi comme
Old Joy à leur durée, très courte toujours, à peine 80 minutes. Une manière d'affiner, d'aller vers l'essentiel, l'épure.
On ne peut s'étonner que cette fille d'officier de police de Miami navigue plus près des circuits de l'art que du cinéma. Elle, qui a découvert la photographie à travers l'appareil qu'utilisait son père pour shooter les scènes de crime, est passée par une école d'art dont on ne sait rien, avant de réaliser des clips en Super-8 qui auraient, dit-on, été diffusés sur MTV. Rien d'étonnant non plus qu'on la retrouve attachée à la fin des années 80, où elle part s'installer à New York, au générique d'une des stars du cinéma indépendant newyorkais de l'époque, l'oublié
Hal Hartley pour
L'incroyable vérité (1989). Entre
River of Grass et
Old Joy, Reichardt n'a pourtant pas arrêté toute activité. Tout en enseignant le cinéma et traversant l'Amérique en voiture avec sa chienne comme seul compagnon, elle réalise en 1999
Ode, un moyen métrage en Super-8 inspiré du livre
Ode to Billy Joe d'Herman Raucher. On retrouve alors déjà à la musique le groupe
Yo la tengo, qui signera celle d'
Old Joy, et
Will Oldham, alias
Bonnie Prince Billy, également acteur d'
Old Joy. Art toujours, elle signe également deux courts métrage expérimentaux,
Then a Year (2001), un film super-8 tourné à Portland et composé comme un collage sonore d'extraits d'émission TV sur le crime ; puis trois ans plus tard
Travis (2004), une interview remontée d'une mère de Portland dont le fils est mort en Irak. Mais jusqu'à alors, personne de ce côté de l'Atlantique n'a entendu parler d'elle, il faut attendre la sortie d'
Old Joy, en 2007, pour enfin découvrir son cinéma.
Tiré d'une nouvelle de l'écrivain Jonathan Raymond,
Old Joy raconte le voyage de deux anciens amis qui se retrouvent pour une marche dans les bois, de l'Oregon, toujours. Pour Reichardt cette histoire reflète alors une dimension politique tandis que le pays a plongé dans la guerre en Irak. Elle évoquerait le « sentiment de perte et d'aliénation contre lequel tout le monde » autour d'elle semblerait lutter, quelque chose de l'ordre d'une métaphore sur « l'inefficacité de la gauche », comme elle dira dans le dossier de presse. Reçu chaleureusement par la critique,
Old Joy éveille pourtant d'autres choses que cette désillusion américaine, car rien chez lui ne semble dérouler un programme, une lecture forcée, d'autant moins en prise avec la réalité, l'époque, ou sinon par quelques allusions qu'on oublie vite devant l'essentiel du film qui n'était peut-être pas son idée principale. On préfère ainsi voir une histoire d'amitié entre garçons, un sentiment rarement aussi bien filmé, avec tant de précision, de sensibilité, captant l'ineffable, l'indicible, dans un environnement aux textures boisée perméables, comme si l'humidité de la forêt dégoulinait sur la toile. Après ce film court, dense (à peine 80 minutes), tourné pour une somme dérisoire (30 000 dollars), Reichardt collabore à nouveau avec Raymond en 2008 pour
Wendy and Lucy, l'histoire d'une fille un peu paumée qui en route pour l'Alaska perd sa chienne. Un autre film concis, ambiancé, au creux de l'Amérique profonde, avec une héroïne errante pour qui cet animal est son seul lien affectif, la responsabilité qui la rattache encore au monde. A suivre.