Ken Loach s'est imposé depuis les années 60 comme la figure incontournable du réalisme social britannique. Ouvertement engagé à gauche, tendance marxiste, il a composé en plus de quarante ans, à la télévision et au cinéma, une œuvre politisée et marquée par l'héritage du néo-réalisme italien. Né d'un père travaillant à l'usine, il passe par la Royal Air Force avant de poursuivre des études de droit à Oxford, puis s'intéresse aux arts dramatiques. Un temps dans l'enseignement, il entre à la télévision au début des années 60 et intègre la BBC pour qui il tourne trois épisodes de la série
Z Cars (1964). A la BBC, Loach fait la connaissance de Tony Garnett, acteur aux convictions socialistes bien trempées et engagé comme producteur sur la série
The Wednesday Play. Les deux hommes inventent alors le docu-drama, qui n'est pas sans être influencé par le free-cinema des Karel Reisz ou Tony Richardson. Ils mélangent les moyens du reportage télévisé à la fiction, tournent avec des acteurs non professionnels et dans des décors réels où vivent les protagonistes. Loach se fait vite remarquer avec des épisodes tels que
Up the Junction (1965), portrait de trois femmes de la classe ouvrière ruinées, ou encore
Cathy Comes Home (1966), récit âpre d'un couple que les circonstances économiques ont poussé à vivre dans la rue. Toute son œuvre est déjà là : conscience sociale, portrait chaleureux des classes défavorisées, réalisme mélodramatique, amitié pour la classe ouvrière, critique des exclus du libéralisme, sensibilité de gauche incontestable et infaillible, cinéma contestataire, héritage du documentaire.
Loach reviendra régulièrement à la télévision, jusqu'au milieu des années 80. Il y tournera notamment
The Rank and File (1971), autour d'une grève de verriers et des problèmes les opposant à leur syndicat,
Days of Hope (1975), ambitieux téléfilm en quatre parties suivant le mouvement ouvrier anglais de 1916 à 1926, ou encore
The Price of Coal (1977), faux documentaire sur la visite du prince Charles dans une ville minière du Yorkshire. L'arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir le poussant à abandonner toute dramatisation pour des documentaires très didactiques, partisans et contestataires comme
A Questions of Leadership (1981),
The Red and the Blue: Impressions of Two Political Conferences - Autumn 1982 (1983) et
Wich Side Are You On ? (1984). Loach passe au grand écran en 1967 avec
Pas de larmes pour Joy, récit quotidien d'une femme dans une banlieue londonienne de la fin des 60's. Le ton est alors encore un peu manichéen, misérabiliste, complaisant. Deux ans plus tard, en collaboration avec Garnett, il réalise
Kes (1969), récit poignant d'un adolescent solitaire se dévouant totalement à un jeune faucon qu'il adopte comme animal de compagnie. Entre récit d'apprentissage et chronique sociale, Loach dresse un portrait d'une grande sensibilité qui lui ouvre les portes de l'international.
Loach à gauche
Suivront au cinéma
Family Life (1971), histoire d'une adolescente perturbée, victime des psychiatres et sa famille ;
Black Jack (1979), un film en costume ;
Gamekeeper (1980), sur la vie quotidienne d'un garde forestier ;
Regards et sourires (1981), récit d'un jeune chômeur de Sheffield dans une Angleterre suivant l'arrivée au pouvoir de Thatcher ;
Fatherland (1986) , passage à l'Ouest d'un auteur-compositeur de Berlin Est partant à la recherche de son père ancien militant révolutionnaire ; ou encore le controversé et très politisé
Hidden agenda, secret défense (1990), s'emparant lourdement de la question irlandaise. La décennie 90 sera la sienne, celle où il va définitivement imposer son nom avec ses films les plus célèbres. Ainsi après
Riff-Raff (1991), comédie sociale et anti-Thatcher sur les ouvriers du bâtiment travaillant au noir,
Raining Stones (1993), prix du jury à Cannes, installe pour de bon sa réputation avec un film porté par une analyse implacable des liens entre chômage et violence. L'année suivante
Ladybird (1994), archétype du mélo qui tache selon Loach, n'hésite pas à en rajouter pour filmer le destin pathétique d'une mère célibataire vivant d'aides sociales et dont les quatre enfants, issus de pères différents, ont été placés dans un foyer à la discipline quasi martiale. Avec
Land and Freedom (1995), Loach revient ensuite à la fresque historique en filmant en souvenir la vie d'un militant britannique anti-franquiste. Puis dans
Carla's song (1996), il s'attache à la rencontre entre un chauffeur de bus écossais et une réfugiée nicaraguayenne qu'il ramène au pays où elle a laissé ses traumas et un amant.
Après ces détours géographiques, Loach revient sur ses terres dans
My name is Joe (1998), où Peter Mullan en chômeur ex-alcoolique tente de vivre une vie normale dans un quartier défavorisé de Glasgow rempli de paumés, qu'il réunit au sein d'une équipe de foot. En 2000 Loach s'exile aux Etats-Unis pour filmer dans
Bread and Roses la condition des émigrés clandestins mexicains à Los Angeles, puis rentre au bercail avec
The Navigators (2001), où il analyse et film comme un thriller social la condition des cheminots suite à la libéralisation du système ferroviaire britannique. Suivront
Sweet Sixteen (2002), autre portrait d'adolescent rêvant d'ascension sociale et dont la condition précaire pousse à la délinquance pour finir dans la violence - le scénario sera récompensé à Cannes, où désormais Loach a son fauteuil ;
Just a kiss (2004), jolie rencontre amoureuse entre un Pakistanais et une Anglaise sur fond de clivages culturels et religieux ;
Le Vent se lève (2006), palme d'or à Cannes relatant maladroitement et avec un certain académisme, le destin parallèle de deux frères engagés dans la lutte pour l'indépendance irlandaise. Présenté et récompensé à Venise,
It's a Free World... (2007) s'intéresse lui au destin des travailleurs clandestins par l'intermédiaire d'une femme qui après s'être faite licenciée d'une agence de recrutement, décide de se lancer dans ce business en profitant de cette manne d'immigrés. Un conte moral. Le toujours très intègre et très à gauche Loach, accompagné de son fidèle scénariste, Paul Laverty, revient enfin à Cannes en 2009 pour
Looking for Eric, une fantaisie avec dans le rôle titre,
Eric Cantona.