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Ken Loach est un réalisateur dont la persévérance dans la lutte et la dénonciation forcent le respect. Particulièrement en France. Plusieurs centaines de personnes étaient donc réunies pour découvrir en avant-première It's a Free World..., la dernière œuvre du lauréat de Cannes 2006 (pour Le Vent se lève ). « Standing ovation » de rigueur face à ce cinéaste dont les films provoquent toujours des réactions contrastées, mi-admiratives, mi-exaspérées. Comment allait-il défendre son personnage d’Angie, et étayer son analyse de la situation des immigrés sur le marché du travail britannique ?
Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire du point de vue d’Angie, et non des travailleurs immigrés ?
Ken Loach : Il nous semblait trop convenu de raconter cette histoire du point vue des immigrants. Il était plus important de montrer la logique de l’exploitation, celle de l’exploiteur. Angie représente l’esprit de l’époque, qui considère qu’il faut entreprendre, que tout est un « deal » et que nous sommes tous des individualistes… Elle est une excellente femme d’affaires. L’Etat britannique serait satisfait de ce qu’elle réalise. Il était important de faire ce film à travers ses yeux. Dans une situation normale, on se serait plus attendu à un homme. Même si en Grande Bretagne, on a déjà eu Margaret Thatcher, qui n’était peut-être pas aussi sexy qu’Angie, mais qui était plus terrible. On peut ainsi penser qu’une femme serait plus bienveillante. Présenter de son point de vue le processus d’exploitation pouvait complexifier les événements. Au début, elle paraît sympathique, puis, étape par étape, notre vision évolue.
Quel rôle joue Rose, l’amie d’Angie ?
Cette amie apprécie l’argent. Elle a de plus des talents qu’Angie n’a pas. Mais arrive un moment où elle ne peut pas plus accepter les agissements d’Angie.
Il était bon d’avoir un point de vue différent de celui d’Angie, une morale différente. Le père d’Angie joue également cette fonction. Il nous paraissait intéressant que Rose dise à Angie, à un moment où cette dernière semble aveuglée par son travail, que non, là elle va trop loin.
Pourquoi montrer l’exploitation de l’homme par l’homme, et non l’inverse, c’est-à-dire une alternative à cette logique nocive ?
J’ai rencontré un jour un patron qui respectait la loi. J’en ai rencontré un, et un seul. Voyez-vous, prenons l’exemple de l’alimentation. Toute la nourriture « bon marché » que vous trouvez dans les supermarchés est produite par des personnes exploitées à l’instar de celles que l’on voit dans le film. Selon la loi britannique, il existe un salaire minimum. Mais si le patron ne le respecte pas, il ne sera pas poursuivi. En Angleterre, il n’y a pas de structure de régulation.Selon la loi britannique, il existe un salaire minimum. Mais si le patron ne le respecte pas, il ne sera pas poursuivi. En Angleterre, il n’y a pas de structure de régulation.
Le film n’incrimine pas explicitement la politique et les choix gouvernementaux.
Nous souhaitions montrer les choses telles qu’elles sont. On voulait que le film interpelle le public. Le film pose en quelque sorte une question. Et cette question doit attirer l’attention des syndicats : comment organiser la main d’œuvre immigrée ? De plus, dans mon pays, tous les partis sont néo-libéraux. Tenter de les convaincre pour qu’ils changent de politique n’est pas réaliste. Il faut donc chercher non à les convaincre mais à les remplacer.
Comment travaillez-vous avec votre scénariste Paul Laverty ?
Il est écossais mais vit à Madrid. On discute tous les jours par téléphone, on s’envoie des articles de journaux, on échange des blagues ou des commentaires sur le foot, et parfois on partage des histoires qui nous mettent en colère. Tout cela ressemble à un stéréotype, mais je pense que l’on trouve de quoi nourrir son travail en s’impliquant politiquement. Les buts des personnes impliquées sont toujours intimement forts, puissants.Parfois quand on me demande pourquoi je fais ce type de film, je me dis que le cinéma est un doux privilège.
Pourquoi, sur un tel sujet, réaliser une fiction et non un documentaire ?
Ce pourrait être un documentaire. Mais je crois qu’avec la fiction, on peut essayer – et je ne dis pas que l’on y est parvenu - de rendre les choses plus tendues, plus contrastées. On voulait parler de différences de générations, montrer à quel point les travailleurs ont changé. On voulait également évoquer les problèmes rencontrés par une mère célibataire et active, et ce que cela représente pour l’enfant, comment la politique familiale s’applique à cette situation. Avec la fiction, on peut construire une histoire allant en ce sens, englobant ces différentes réalités. Réaliser un film, ce n’est pas faire un discours politique. C’est montrer des humains, des individus complexes. Avec la fiction, on peut atteindre cette complexité.
Propos recueillis par Manuel Merlet, le lundi 10 décembre, à l’occasion d’une rencontre avec le public de l’UGC-Forum des halles

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