Klaus Kinski, un acteur à la fois fascinant et monstrueux, à l'image de sa carrière profondément hétérogène, mêlant cinéma underground, classique ou bis qui composent l'essentiel de ses 135 films. Sa réputation le précède et met en scène son tempérament orageux voire colérique, son visage tourmenté, et surtout sa présence tragique, sa conception du jeu entière et flamboyante qui oscille sans cesse entre génie et folie.
Misère et théâtre
Né dans une famille pauvre d'origine polonaise, mais citoyen allemand de naissance (il est né à Zoppot, dans le corridor de Dantzig), Kinski passe son enfance à Berlin. Adolescent, il s'enrôle dans l'armée allemande en 1944. Rapidement fait prisonnier par les troupes britanniques, il se découvre une vocation de comédien en mettant en scène des spectacles de mimes afin de distraire ses compagnons de captivité. A la Libération, il décide donc de se lancer dans la profession et décroche ses premiers rôles sur les scènes d'avant-gardes berlinoises, notamment dans deux pièces de
Jean Cocteau,
La Machine à écrire et
La Voix humaine.
Dès 1948, sa petite réputation théâtrale a beau lui valoir quelques apparitions filmiques, Kinski éprouve les plus grandes difficultés à survivre. Après plusieurs années de vagabondage entre la France et l'Allemagne, il s'installe définitivement à Berlin où il partage le quotidien de la famille Herzog et se lie d'amitié avec le fils cadet Werner, futur cinéaste. A partir du milieu des années 50, sa carrière cinématographique prend son envol : ses traits et son tempérament torturés le portent naturellement vers le registre dramatique, multipliant les seconds rôles, notamment dans
La Paura (
Roberto Rossellini, 1954),
Louis II de Bavière (Helmut Käutner, 1955),
Sarajevo (Fritz Kortner, id) ou
Le Temps d'aimer et le temps de mourir (Douglas Sirk, 1958).
Frisson et étrangeté
Bientôt, il trouve matière à s'exprimer dans les « krimis », les séries B allemandes mi policière mi horrifique, à l'image des adaptations populaires d'Edgar Wallace :
Le Vengeur défie Scotland Yard (Karl Anton, 1960),
Le Mystère de Londres (Alfred Vohrer, 1961),
L'Orchidée rouge (Helmut Ashley, 1962) sur lequel il côtoie le prince de l'horreur british
Christopher Lee, ou
L'Enigme du serpent noir (Alfred Vohrer, 1963). Une veine criminelle qu'il continuera d'exploiter, en interprétant volontiers, des personnages torturés et /ou bien souvent sadiques, notamment dans
Mabuse attaque Scotland Yard (1963) dirigé par Joe May,
Le Secret de la Veuve noire (Franz Josef Gottlieb id) ou
Toujours au-delà (Alfred Vohrer, 1964).
(Christian-Jaque et Werner Klingler, Carlo Lizzani et Terrence Young, 1965) au casting improbable mêlant A partir de 1965, ses talents de polyglotte le mènent à participer à des coproductions européenne ou américaines, tel que le thriller Guerre Secrète
Henry Fonda, Robert Ryan,
Bourvil,
Vittorio Gassman et
Robert Hossein. La même année, Kinski se lance dans une série de westerns italiens, où il aime jouer les méchants à sale gueule, qui feront sa renommée :
Et pour quelques dollars de plus (
Sergio Leone, id),
El Chuncho (Damiano Damiani, 1966),
L'Homme, l'orgueil et la vengeance (Luigi Bazzoni, 1968),
Sartana (Gianfranco Parolini, id),
Le Grand silence de Sergio Corbucci (1968) où il joue aux côtés de
Jean-Louis Trintignant ou
Et le vent apporta la violence (Antonio Margheriti, 1970).
Cadence effrénée
Ce qui ne l'empêche pas en parallèle de tourner, et beaucoup. D'une manière frénétique, il accepte tous les rôles, se coltine à tous les genres, promenant ses airs hallucinés aussi bien dans le mélo historique
Docteur Jivago (
David Lean, 1965) ; la comédie
Opération Marrakech (Don Sharp, 1966) ; le thriller horrifique
La Main de l'épouvante (Alfred Vohrer, 1967), les aventures du
Carnaval des truands (Guiliano Montaldo, id) avec la très hollywoodienne Janet Leigh ; le film de guerre
Deux Salopards en enfer (Tonino Ricci, 1969) ou l'épouvante érotique avec une adaptation éponyme de
Justine ou les infortunes de la vertu du
Marquis de Sade par Jesus Franco (id), qu'il retrouvera pour
Les Nuits de Dracula (1970). Très populaire en Italie, Kinski aime aussi les gialli, ces films érotico-horrifico-policiers italiens, où il s'ébroue à jouer de sa présence inquiétante, comme dans
Les Insatisfaites poupées érotiques du Dr Hitchcock (Fernando Di Leo, 1971). Surtout, l'acteur n'a peur de rien, et surtout pas du ridicule, à l'image du mélange de western et de kung-fu de l'improbable
Shangaï Joe (Mario Caiano, 1972).
Rencontre décisive
Alors qu'il est devenu le roi du cinéma bis, la carrière de Kinski va suivre un étrange et surprenant chemin grâce à la collaboration qu'il va entamer avec son ancien jeune colocataire et ami
Werner Herzog sur
Aguirre, la colère de Dieu (1972) où il interprète avec fureur un Conquistador perdu dans la jungle amazonienne. La démence et la démesure qui jaillissent de son interprétation, si parfaitement en adéquation avec l'univers du cinéaste, consacrent enfin Kinski en dehors des limites étroites d'un cinéma populaire de genre. Ensemble, les deux hommes vont aller jusqu'au bout de leur relation intense et conflictuelle, avec
Nosferatu, fantôme de la nuit (1978), nouvelle version du chef d'œuvre de F.W. Murnau dans laquelle l'acteur reprend le rôle-titre ;
Woyzeck (1980),
Fitzcarraldo (1982) et
Cobra Verde (1987) où Herzog explore les tréfonds de l'âme humaine, notamment une nouvelle fois par le biais de l'aventure et de l'exotisme. Sans oublier
Ennemis intimes (1999), documentaire posthume sur les liens qui unissaient le réalisateur et son acteur fétiche.
La profonde singularité de ses expériences avec
Herzog, et la réussite qui en découle, ne parviennent néanmoins pas à enrayer le flux incessant de films dans lequel se jette Kinski jusqu'à la fin de sa chaotique carrière. Parmi ces derniers rôles marquants, en dehors des nanars qu'ils honorent de sa présence, sont à retenir
L'Important c'est d'aimer (Andrzej Zulawski, 1975),
Jack l'Eventreur (Jesus Franco, 1976),
Mort d'un pourri (
Georges Lautner, 1977),
La Femme enfant (
Raphaëlle Billetdoux, 1980) et
Kinski Paganini (1989), son dernier film, où il se met en scène dans une biographie du célèbre violoncelliste. Père de l'actrice Nastassja Kinski, l'acteur a aussi publié deux ouvrages aux résonances autobiographiques :
Crever pour vivre (1976) et J
'ai besoin d'amour (1990).