Laurent Lucas, peut-être l'un des acteurs les plus beaux, doués, intrigants du cinéma français des années 2000. Sa présence énigmatique à la simplicité troublante, sa voix douce aux inflexions hypnotiques, son regard grave et parfois inquiétant, son charme naturel et jamais forcé, ont fait de lui un comédien insaisissable, ambigu et exigeant, souvent adulé par le cinéma d'auteur. Peu doué ni très intéressé par les études, il quitte le lycée à 16 ans. Il profite alors de son temps libre pour se cultiver, lire, beaucoup, puis après son service militaire, décidé à devenir comédien, il intègre en 1989 l'école Charles Dublin. Laurent Lucas a alors 24 ans. Doué, il ingère le Théâtre Nationale de Strasbourg (TNS) en 1993 après une petite apparition dans un téléfilm,
Les Sirènes de minuit (1989), sa première sur un écran. Sa carrière débute sur les planches grâce au TNS, dans diverses pièces comme
Baal d'après Bertold Brecht (1993),
Le Monte-plats d'après
Harold Pinter (1994), ou encore
La Ronde d'après
Arthur Schnitzler. Il fait un premier tour remarqué au cinéma en 1997 chez Laurence Ferreira Barbosa dans
J'ai horreur de l'amour, une comédie existentielle avec
Jeanne Balibar. Il est ensuite rapidement repéré par un jeune auteur tournant son premier long métrage, Bertrand Bonnello, pour
Quelque chose d'organique (1998). Les deux hommes noueront alors une complicité fidèle à travers à un cinéma rigoureux et exigeant. Lucas devenant un acteur fétiche ou récurrent du cinéaste dans chacun de ses films suivants :
Le Pornographe (2001),
Tiresia (2003) et
De la guerre (2008).
Sa notoriété s'étant alors vite comme un filet de poudre fonçant droit vers le baril de la célébrité, mais toujours un peu confidentielle. En 1999 il multiplie les sorties, pour la comédie romantique féministe de
Catherine Corsini,
La Nouvelle Eve, avec
Karin Viard, qu'il retrouve atteinte du cancer sur le drame pesant
Haut les cœurs (Solveig Aspach), pour lequel il est nominé aux Césars ; Némésis de
Fabrice Luchini dans la savoureuse comédie littéraire de
Pascal Bonitzer Rien sur Robert ; il est également à l'affiche du mésestimé
Pola X de
Léos Carax, dans un second rôle bref mais marquant, impossible d'effacer la scène où il chasse
Guillaume Depardieu de son appartement, l'acteur semble possédé, loin, sorti d'un conte fantastique. Les cinéastes jouent alors sur son ambiguïté : Dominik Moll et son thriller hitchcockien pour les nuls,
Harry un ami qui vous veut du bien (2000) ;
Marina De Van exhibant fièrement ses névroses et ses fantasmes d'automutilation dans le confidentiel
Dans ma peau (2002) ; Gilles Marchand et son film noir multicartes un peu vain mais adulé
Qui a tué Bambi ? (2003) ;
Fabrice Du Welz qui le maltraite sadiquement au fin fond des Ardennes dans
Calvaire (2004), comme pour prendre cette ambiguïté à l'envers ; Moll encore dans
Lemming (2005), film d'angoisse hyper scénarisé et un peu roublard où il fait face à l'irrationnel ; Frank Mancuso qui en fait un tueur pervers, un peu grotesque et prévisible face à
Jean Dujardin dans
Contre enquête (2007).
Ne se figeant dans aucun rôle, ni genre, il sait aussi passer par la comédie aux côtés de
José Garcia dans
Rires et châtiments (Isabelle Doval, 2003), ou encore aux côtés de
Sylvie Testud dans
Tout pour l'oseille (Bertrand Van Effenterre, 2004), dans un rôle à contre emploi de débile pas du tout convaincant. Fidèle au cinéma d'auteur avec
Adieu (2003) d'Arnaud des Pallières ; engagé dans une expertise de notre socio économie et du monde de l'entreprise avec
Jérémie Rénier dans
Violence des échange en milieu tempéré (Jean-Marc Moutout, Id) ; musicien obsédé par une femme rencontré via un réseau téléphonique dans une énième relecture de
Vertigo selonThierry Jousse dans
Les Invisibles (2005) ; jamais parti en voyage à Venise avec Hélène Fillières dans l'intriguant
De particulier à particulier (Brice Cauvin, 2006) ; égaré dans un thriller fantastique boursouflé et passé inaperçu,
La Saison des orphelins (David Tarde, 2008) ; perdu à jamais dans un nanar prétentieux et ringard avec
Hélène de Fougerolles,
Sans état d'âme (Vincenzo Marano, Id), Laurent Lucas tente toutes les expériences possibles, pour le meilleur et pour le pire. Si bien que depuis 2006 il vogue vers de nouveaux horizons :
Automne, un thriller inédit en salles du méconnu Ra'up McGee, a été tourné aux Etats-Unis. Pays dont il se rapproche en passant par le Canada à plusieurs reprises, comme pour y trouver un nouveau refuge ou fuir ses derniers échecs. Ainsi a-t-il tourné là-bas :
Sur la trace d'Igor Rizzi (Noël Mitrani, 2006),
La Capture (
Carole Laure, 2007),
Toi (François Delisle, Id),
Maman est chez le coiffeur (Léa Pool, 2008), ou encore
Elle veut le chaos (Denis Côtés, Id). Le cinéma québécois ne franchissant heureusement rarement ses frontières, difficile de savoir ce que devient ce bel acteur mystérieux et intelligent à la présence magnétique, mais pas toujours judicieux dans ses choix.