Nous sommes en 1997, Leonardo DiCaprio sombre dans l'océan, emporté par quarante mille tonnes d'acier à l'image de la civilisation industrielle en construction. Il laisse
Kate Winslet seule, pleurant toutes les larmes de son corps dans une nuit profonde que
James Cameron ressuscite comme les souvenirs d'un amour de jeunesse. Ils sont alors entre deux mondes, amants à la lisière de notre modernité, et nous à un moment charnière du cinéma. Lui joue Jake Dawson, jeune homme sans le sou, beau et impétueux, parti d'Angleterre à la conquête d'une Amérique qu'il ne connaîtra jamais. Mais si son rêve périra dans les eaux gelées de l'Atlantique, sa présence fulgurante laissera dans le cœur pur d'une jeune fille venue de la haute société l'empreinte des romances qui ne vous quittent jamais. Les sentiments ont alors gagné sur l'Histoire, contre la technique, le temps, contre tout. Ensemble, elle et lui, sont les héros de
Titanic, le plus grand succès de l'histoire du cinéma - ils ont aussi gagné sur Hollywood : le monde, ému et bouleversé, les admire. DiCaprio aurait pu ne pas se relever, couler avec le paquebot de
James Cameron après avoir fait pleurer des millions d'adolescentes rêvant d'être
Kate Winslet. Mais il a survécu, il n'est pas mort avec le Titanic et a rejoint l'Amérique où il est devenu une star, presque le roi du monde. Le sex symbol pour midinettes transies ne fût donc pas un feu de paille, il ne s'est pas figé en image souvenir promise à jaunir sur une étagère de l'histoire du cinéma. Il a mûri, s'est transformé en acteur talentueux et respecté, soucieux de ses choix artistiques comme de ses responsabilités de citoyens américains. La belle gueule d'adolescent aux yeux bleus azur s'est révélée un comédien cérébral et engagé, sérieux, adulte, professionnel, attentif.
A star is born
Pour l'histoire, DiCaprio naît à Los Angeles. Ses parents divorcent lorsqu'il a un an. Son père, d'origine italienne, produit et distribue des comics quand il n'en griffonne pas à ses heures ; sa mère, d'origine allemande, est secrétaire. Appelé Leonardo en hommage à De Vinci (sa mère contemplait l'une de ses toiles en Italie lorsqu'il donna son premier coup de pied in utero), il grandit en fils unique, vivant la plupart du temps avec sa mère. Son père remarié, il fait la rencontre de son beau-frère, Adam Farrar, de trois ans son aîné. Celui-ci oriente le jeune Leonardo vers la comédie alors qu'il est encore à peine adolescent. Après divers échecs, plusieurs spots publicitaires et quelques films éducatifs, l'apprenti acteur qui ne recevra aucune formation en art dramatique, décroche un rôle dans la série
Parenthood, inspirée du film de
Ron Howard,
Portrait craché d'une famille modèle (1989). Le show ne bat pas des records d'audience, il est vite annulé. Suivront plusieurs apparitions sans importance dans
Les Nouvelles aventures de Lassie,
Roseanne,
Santa Barbara, un premier rôle au cinéma dans une série B d'horreur oubliée (
Critters 3, 1991), jusqu'à enfin devenir l'un des héros récurrents de la série
Quoi de neuf docteur ? (1991 / 1992), sa dernière performance pour la télévision. Car rapidement le cinéma l'appelle. Il fait une apparition remarquée en adolescent perturbé et maltraité aux côtés de son mentor,
Robert De Niro, dans
Blessures secrètes (Michael Caton-Jones, 1993). A l'époque, DiCaprio n'est pourtant plus si jeune, il a déjà 19 ans, mais sa gueule d'ange le rajeunit. La même année, il devient le frère attardé de
Johnny Depp dans
Gilbert Grape (Lasse Hallström, Id) ; sa performance lui vaut ses premières nominations aux Oscars et aux Golden Globes. Le genre de chose qui vous fait très vite remarquer par Hollywood.
Leo-mania
Deux ans plus tard, DiCaprio enchaîne
Mort ou vif (1995), un western signé
Sam Raimi, co-produit et interprété par
Sharon Stone, où il joue le fils de
Gene Hackman ;
Basketball Diaries (Scott Kalvert, Id), histoire vraie d'un joueur de basket sombrant dans la drogue et le crime, le film sera distribué chez nous après le succès de
Titanic ; et le désopilant autant qu'improbable
Rimbaud Verlaine (Agnieszka Hollandn Id) avec Romane Boringher, évocation teenage mal dégrossie de nos célèbres poètes qui méritaient mieux. En 1996, premier succès international avec
Roméo + Juliette, relecture clipesque et californienne de Shakespeare par l'Australien
Baz Luhrmann. Aux côtés de
Claire Danes, Leonardo fait vibrer le cœur de millions d'adolescentes, il passe du second au premier plan et s'impose comme la nouvelle coqueluche d'Hollywood. Le film lui rapporte le prix du meilleur acteur à Berlin. Après le mineur
Simple secrets (Jerry Zaks, 1996), un mélo avec
Meryl Streep et
Diane Keaton, l'acteur décroche enfin le rôle qui bouleversera sa carrière et l'histoire du cinéma, Jack Dawson dans
Titanic. Le film devient un phénomène culturel sans précédent et DiCaprio fait la une de tous les magazines. Les filles hurlent son nom, se ruent en masse dans les salles pour voir et revoir le film, une véritable Léo-mania se met en marche à l'allure d'une déferlante mondiale. Ses traits parfaits et juvéniles font chavirer toutes les Kate Winslet du monde. Un an plus tard,
Woody Allen jouera avec brio et humour de sa popularité soudaine dans
Celebrity (1998), où il fait une brève apparition pour tenir un rôle à son image. Mais après le calamiteux
L'Homme au masque de fer (Randall Wallace, Id), DiCaprio prend ses distances avec Hollywood. Cette popularité massive et cosmétique ne lui correspond pas, il ne veut pas jouer son jeu et ne s'est jamais considéré comme un cover boy. L'acteur a déjà plus de 24 ans, il aspire à un cinéma exigeant et des rôles sérieux pour des gens en qui il croit.
DiCaprio / Scorsese
Si
Titanic était une grosse machine, c'était aussi un film d'auteur, nulle autre que
James Cameron n'aurait pu le signer. Et DiCaprio le sait. Ainsi pense-t-il rester fidèle à sa conception d'un cinéma de cinéaste lorsqu'il s'engage pour un rôle timidement à contre emploi dans
La Plage (2000), du pourtant surestimé et british
Danny Boyle, star des 90's avec un
Trainspotting vite oublié. Hélas, le film adapté du best seller d'
Alex Garland est un échec artistique et fonctionne surtout sur son nom. Le malentendu règne alors encore, et l'acteur a du mal à se départir de son image de jeune premier sans aspérités. Il lui manque un réalisateur pour le révéler, un complice au nom suffisamment solide à Hollywood pour faire oublier l'adolescent. Contre toutes attentes, DiCaprio trouve son mentor en
Martin Scorsese qui à partir de
Gangs Of New York (2002) fait du comédien son nouveau modèle. Dans cette fresque historique violente et baroque sur les premiers gangs new-yorkais, DiCaprio quitte enfin son costume de jeune homme pour s'imposer avec force, rage et détermination. Et Scorsese ne tarira pas d'éloges sur son nouvel acteur, qui pourtant côtoie ici une pointure telle que Daniel Day Lewis. Ils deviendront inséparables, comme le fût à ses débuts le réalisateur avec
Robert De Niro, acteur favori de DiCaprio, autant dire que tout se recoupe et que l'osmose est parfaite. Ainsi enchaîneront-ils sur un biopic poli mais honnête d'Howard Hugues, avec
Aviator (2004), que DiCaprio campe avec aisance en remportant un Golden Globe ; un remake grossier du célèbre thriller hongkongais
Infernal affairs,
Les Infiltrés (2006), dans lequel il en fait des tonnes et ne remporte pas le Golden Globe où il est nominé ; puis sur
Shutter Island (2009), un autre thriller, adapté d'un roman de
Dennis Lehane, où il interprète aux côtés de
Mark Ruffalo un marshal venu enquêter sur une île transformée en hôpital psychiatrique. Et l'aventure continue puisque les deux hommes travaillent sur un autre projet,
The Rise of Theodore Roosevelt, dans lequel DiCaprio jouerait rien de moins que le 26ème président des Etats-Unis.
Une carrière tracée
Entre deux films pour son maître, l'acteur privilégie les projets auxquels il croit d'un point de vue artistique ou politique. Ainsi en 2002 il joue pour
Steven Spielberg aux côtés de
Tom Hanks dans le brillant
Arrête-moi si tu peux, biopic du génial Frank Abagnale Jr : mythomane fabuleux et doué, capturé par le FBI après avoir été faux docteur, faux pilote de ligne, faux avocat ou faux professeur d'histoire à l'Université. Avec un mélange de panache, de charme et de sensibilité, il donne à son personnage une réelle profondeur tout en restant toujours à la bonne distance. Peut-être son meilleur rôle. En 2006, avec
Blood Diamond d'
Edward Zwick, DiCaprio campe un afrikaner peu aimable dans un film aux velléités humanistes en trompe l'œil. Entre bonne conscience morale pratique, faux parti pris critique, et pseudo radicalité pour tutoyer un réalisme imaginaire,
Blood Diamond n'est qu'une piètre tentative de rédemption et de sensibilisation de la part d'un cinéma américain en quête de respectabilité. L'acteur pense trouver là une forme de responsabilité qui fera bientôt les belles heures de son engagement écolo (
La 11e Heure - le dernier virage, documentaire sur le dérèglement climatique qu'il produit). Deux ans plus tard, toujours en quête de conscience politique et de vérité, il est à l'affiche de
Mensonges d'état de
Ridley Scott (2008). Un thriller géopolitique qui préfère, discrètement, la comédie romantique à la lutte antiterroriste : on avait jamais vu plus belle manière d'en finir avec la guerre, et DiCaprio vole la vedette à
Russell Crowe tout en imaginant tourner un film engagé sur notre actualité. Il retrouve enfin, dix ans après
Titanic,
Kate Winslet dans
Les Noces rebelles de
Sam Mendes (Id), un mélodrame psychologique. Malgré un jeu théâtral qui n'évite pas l'emphase, les deux comédiens donnent corps et vérité à cette radiographie malheureuse d'un couple condamné dans l'Amérique des 50's. Les héros de
Titanic ont donc survécu, mais on leur souhaitait une vie meilleure et plus rayonnante qu'au sein de cette adaptation funèbre de Richard Yates.
Un homme responsable sur des rails
Egalement producteur, notamment pour Scorsese, DiCaprio travaille au financement d'
Atari (2009), un biopic de Nolan Bushnell, figure historique du jeu vidéo. Depuis ses débuts, son statut à Hollywood n'a cessé de progresser. L'acteur s'est fabriqué l'image d'un homme honnête et droit refusant de jouer le jeu de la starification. Il a peaufiné son jeu, trouvant une voie médiane entre classicisme et actor's studio, parfois avec brio, d'autres sans réel relief malgré une présence indéniable et un visage à la ressemblance de plus en plus troublante avec Erol Flynn - ce qui n'a pas du échapper à Scorsese. Pas encore oscarisé mais fortement oscarisable, il mène désormais sa carrière avec assurance, refusant les compromis pour privilégier les projets conformes à sa vision du cinéma. Lucide, il minimise les risques, travaillant consciencieusement à sa légitimité artistique. Une forme d'assurance l'évitant de s'aventurer sur des œuvres qui pourtant ferait évoluer une filmographie désormais un peu trop attendue. Car, avec la maturité, DiCaprio semble avoir acquis en politique comme dans sa profession une conscience solide des choses aux allures programmées et immuables. Une certaine forme de rationalisation, une idée carrée de ce qu'il faut faire ou pas, de là où il faut être ou éviter, avec un sérieux un peu consensuel, sans prise de risques, presque figé dans l'attente cérémonial académique qui le consacrera parmi ses pères. Quelques soient les sujets ou les personnages, malgré un talent qui demeure visible à chaque film, DiCaprio paraît s'être installé sur des rails dont on voudrait parfois le voir dérailler. Par pure beauté de l'accident ou mise en danger dont les acteurs sortent parfois grandis. Mais sa carrière est encore longue, elle débute à peine et nous accompagne. Un beau privilège.