Cinéaste emblématique du surréalisme et figure majeure du cinéma hispanique, Luis Buñuel compte parmi les auteurs les plus considérés et estimés de l’histoire du cinéma. Sa carrière artistique débute dans les années 1920 à Madrid, après ses études chez les Jésuites à Saragosse. Tout en animant la première rubrique cinématographique espagnole ainsi qu’un ciné-club, il se lie à la génération de 1927, avec qui il écrit des poèmes, puis part à Paris où il est assistant du cinéaste Jean Epstein (
La Chute de la maison Usher, 1928). Sa collaboration avec Salvatore Dali sur ses premiers films,
Un chien andalou (1929) et
L’Age d’or (1930), le rapproche alors du mouvement surréaliste dont il gardera une influence durable. Les deux films sont de véritables manifestes esthétiques, poétiques et subversifs. Tandis que le premier mélange avec une alchimie inédite des images oniriques à un puissant imaginaire érotique, le second accuse la bourgeoisie et son moralisme chrétien. A l’inverse des expérimentations en vogue à l’époque dans l’avant-garde, les deux films ne s’épuisent pas dans une coquetterie visuelle. Buñuel reprend à son compte le surréalisme pour révéler à son spectateur un stade de perception inédit fondé sur une « réalité poétique » qui se défend aussi, à l’image du mouvement littéraire et pictural, d’un parti pris politique et révolutionnaire.
De retour en Espagne, il tourne
Terre sans pain (1933), un documentaire qui plus tard sera très critiqué pour son côté manipulateur (ce que voulait justement montrer Buñuel). Le film montre la vie âpre des Hurdes, des paysans vivant dans les conditions difficiles d’une région déshéritée d’Espagne. Complètement mis en scène, il articule son montage à l’image d’un pamphlet politique, ce qui lui vaut l’interdiction du gouvernement républicain. Buñuel devient alors producteur exécutif à la Filmofono, une entreprise madrilène souhaitant tourner des films populaires, où il travaille sur quatre longs-métrages tournés avant la guerre civile. Après avoir été au service du gouvernement, pour qui il monte un film de propagande,
Espagne 1937, il part pour New York et travaille au Musée d’Art moderne où il s’attache à démontrer le danger des films de propagande nazie, particulièrement ceux de Léni Riefenstahl. Trop marxiste pour l’Amérique, il s’installe ensuite au Mexique et commence à y tourner régulièrement de 1946 à 1955. En 1949, il tourne
Le grand noceur, co-écrit par Luis Alcoriza, inaugurant ainsi une longue collaboration s’étalant sur dix films, jusqu’à
L’ange exterminateur (1962), en passant par
Los Olivados (1950), primé à Cannes.
La période mexicaine
Buñuel commence alors à avoir plus de liberté et se permet davantage d’audace dans sa mise en scène. Durant cette période, il tourne plusieurs films témoignant de son anticléricalisme (
Don Quentin l’amer, 1951), puis passe progressivement à un rejet du dogmatisme chrétien, au départ par touche, aux détours de scènes oniriques (
La Montée au ciel, 1952). Le désir, refoulé ou non, par l’intermédiaire de ses personnages, lui permet également d’approfondir son étude, dont on retrouve les traces durant cette période mexicaine dans
Susana la perverse (1951),
El (1953),
Les Hauts de hurlevents (1954) ou encore
La Vie criminelle d’Archibald Cruz (1955) qui lui ouvre les portes des co-productions françaises. Ainsi, avec
Cela s’appelle l’aurore (1956) et son approche humaniste (bientôt contestée) ou
La fièvre monte à El Pao
(1959) et ses penchants réformistes, ses films se font manifestement plus politiques. Avant son retour en Europe, pour
Viridiana (1961), qui a précédé un petit détour par quelques co-productions américaines pour lesquelles il réalise entre autres
La jeune fille (1960), Buñuel tourne l’un des plus beaux films de sa période au Mexique,
Nazarin (1959). L’histoire d’un prêtre par lequel le cinéaste témoigne de son aversion pour les vertus essentielles du christianisme comme la pitié ou la charité qu’il traite comme une soumission.
Viridiana lui vaut la Palme d’Or à Cannes, et surtout provoque un tollé de la part du Vatican criant au blasphème. Le film, racontant l’histoire d’une jeune fille qui alors qu’elle doit prononcer ses vœux, se fait droguer par son oncle simulant un abus sexuel afin qu’elle se marie avec lui, est sur fond d’inceste une attaque frontale de l’église dont Buñuel met en relief l’hypocrisie. Le film devient alors un scandale d’Etat pour l’Espagne qui l’interdit et limoge de nombreux fonctionnaires. Puis, entre un nouveau détour par le Mexique, où il réalise
L’Ange exterminateur (1962) et
Simon du désert (1965), Buñuel collabore pour la première fois avec son futur et fidèle collaborateur,
Jean-Claude Carrière, avec qui il travaillera sur six films, tous tournés en France.
La France avec Jean-Claude Carrière
Dès leur première œuvre,
Le Journal d’une femme de chambre (1964), adapté d’
Octave Mirbeau, les deux hommes trouvent des obsessions communes. Entre leur critique de la bourgeoisie dont ils accusent la conception patriarcale des rapports amoureux ou la question du désir, notamment chez la femme, par l’entremise d’un rapport constant et multiple à l’érotisme, leur collaboration a produit certaines des plus grandes étincelles du cinéaste. On leur doit, entre autres :
Belle de jour (1967),
Le Charme discret de la bourgeoisie (1972) ou encore
Cet obscur objet du désir (1977), dernier film de Buñuel. Durant cette dernière période, son cinéma se fait encore plus complexe, le rêve et la réalité communiquent, la continuité du récit est bouleversée au profit de nouvelles lignes et logiques de lectures, il tisse des jeux d’associations d’images et d’idées, s’amuse avec les symboles ; en définitive, il continue à travailler avec les procédés du surréalisme pour un cinéma profondément unique et inimitable.