Manoel de Oliveira, fils d'un riche industriel de Porto, passe une enfance tranquille et aisée. Abandonnant ses études à 18 ans pour se consacrer au cinéma, il fait de très brefs débuts comme acteur dans
Fattima miraculeuse (Rino Lupo, 1928) et
La Chanson de Lisbonne (
José Cottinelli Telmo, 1933). En 1929 son père lui achète une caméra 35mm avec laquelle il va tourner son premier court-métrage,
Douri Faina Fluvial (1931), un documentaire poétique dont le principe et le montage ne sont pas sans évoquer
L'Homme à la caméra (Dziga Vertov, 1929) et
Berlin symphonie d'une grande ville (Walter Ruttmann, 1927), dont il avouera s'être inspiré. Alors incompris dans son pays qui n'offre pas beaucoup de moyens aux cinéastes, Oliveira travaille seul à différents projets de courts-métrages documentaires (
Estatuas de Lisboa, 1932 ;
Miramar, Praia das Rosas, 1938), jusqu'à se lancer enfin sur son premier long de fiction,
Aniki Bobo (1942), un film familial au style néoréaliste où il raconte le quotidien d'un groupe d'enfants de Porto. Malheureusement le climat politique associé au manque de structures cinématographiques du Portugal l'oblige à renoncer durant quatorze ans à toucher une caméra.
Oliveira revient enfin au cinéma en 1956 avec
Le Peintre et la ville, un documentaire sur Porto qu'il a complètement autofinancé. En mélangeant prises de vues directes, vues subjectives, paysages urbains et peinture, il invente une écriture que d'autres emprunteront plus tard. Après un autre essai réussi,
Le Pain (1959), Oliveira tourne son second long métrage,
Actes de printemps (1963), où il abandonne le réalisme de ses débuts pour se tourner vers la représentation. Le film marquera une rupture dans la filmographie du cinéaste qui passe du montage de prises de vues documentaires à un cinéma de texte. Il revient ensuite au court-métrage pour
A Caça (1964) et
Les Peintures de mon frère Julio (1965), puis sept ans plus tard réalise son troisième long métrage,
Le Passé et le présent (1972), premier volet d'une tétralogie des « Amours frustrés » comprenant
Bénilde ou la vierge (1974),
Amour de perdition (1979) et
Francisca (1981). Oliveira s'inspire désormais du théâtre et de la littérature portugaise, ce qui ne l'empêche pas de s'interroger sur les films de ses débuts avec
Nice - A propos de Jean Vigo (1983), un documentaire court autour d'
A propos de Nice, qui ressemble étrangement aux premiers films d'Oliveira.
Devenu progressivement un cinéaste fétiche des cinéphiles, Oliveira se tourne vers des œuvres monstres tel que
Le Soulier de satin (1985), une adaptation de
Claudel d'une durée de près de 7 heures. A 80 ans et en pleine forme il tourne et présente à Cannes
Les Cannibales (1988), un opéra inspiré d'un conte portugais, puis enchaîne sur
Non ou la Vaine Gloire de commander (1990), où il retrace l'épopée mythique de son pays à travers ses grandes défaites historiques. Suivront
La Divine comédie (1991),
Le Jour du désespoir (1992),
Le Val Abraham (1993), une interprétation originale de
Madame de Bovary. Toujours aussi brillant, intelligent, malicieux, alerte, clairvoyant, il continue de revisiter des classiques, de revenir sur son cinéma et Porto en réalisant en moyenne un film par an, sans faiblir ni subir la moindre trace de sénilité, sans perdre de son audace ou ses talents de metteur en scène. Parmi la vingtaine de film qu'il a tourné depuis 1995, on se souviendra entre autres du
Voyage au bout du monde (1997) avec
Mastroianni ;
Je rentre à la maison (2001), belle évocation douce et pleine de sagesse de la vieillesse ;
Porto de mon enfance (Id), un essai nostalgique émouvant ;
Parole et Utopie (2000), un hommage époustouflant du cinéma au langage ;
Un film parlé (2003), œuvre mélancolique à la beauté simple et épurée ;
Belle toujours (2006), géniale et improbable suite de
Belle de jour de
Bunuel avec
Piccoli et
Bulle Ogier. Il restera dans l'histoire comme le seul cinéaste centenaire en activité et surtout l'un des plus grands auteurs du cinéma.