Marlene Dietrich dont le « nom commence par une caresse et finit par un coup de cravache » (
Jean Cocteau) est une pure icône hollywoodienne. A la fois muse et créature du cinéaste Josef von Sternberg, elle incarne l'actrice des années 30 dans toute sa splendeur inaccessible et son artifice glacé. Ensemble, ils vont donner naissance à sept films, autant de joyaux qui témoignent du caractère profondément singulier de leur relation, à la fois symbiotique et conflictuelle. Jamais dans la pure composition dramatique, Dietrich est une professionnelle, en ce qu'elle est parfaitement consciente de ce qu'elle donne à voir : son image, façonnée au fil du temps, et qui lui a permis de devenir rien de moins qu'un mythe.
Fille d'un officier prussien, elle se destine dès son plus jeune âge à une carrière artistique. Douée pour le chant et le violon, elle intègre l'Ecole supérieure de musique de Berlin avant de rejoindre en 1921 les cours d'art dramatique de Max Reinhardt. Dès l'année suivante, elle fait ses débuts sur les planches des théâtres de la capitale allemande, tout en apparaissant dans diverses revues. En parallèle, elle parvient à décrocher quelques apparitions cinématographiques, notamment dans
People Along the Way (William Dieterle, 1923) ou
Love Tragedy (Joe May, 1923). Rapidement, les propositions affluent : en l'espace de quelques années, elle tourne une quinzaine de films dans lesquels elle tient progressivement la tête d'affiche, à l'image du
Navire des hommes perdus de Maurice Tourneur (1929) ou
Three Love (Curtis Bernhardt, id). Jouissant d'une certaine réputation, qu'elle entretient aussi grâce à ses numéros de cabaret, elle est alors remarquée par un jeune cinéaste américain d'origine autrichienne, Josef von Sternberg.
Coup de génie
Mandaté par le bureau berlinois de la Paramount, ce dernier est à la recherche de la nouvelle Greta Garbo, actrice phare du prestigieux studio MGM. Ensemble, ils tournent
L'Ange bleu (1930), d'après le roman de Heinrich Mann,
Professor Unrat, le premier film parlant de l'histoire du cinéma allemand. Face au monstre sacré du muet Emil Jannings en professeur déchu, elle est Lola- Lola, l'ensorceleuse chanteuse de cabaret, toute en dentelle et œillades, à la voix traînante et dangereusement sensuelle, affirmant qu'elle « est faite pour l'amour de la tête aux pieds ». Acclamé par le public,
L'Ange bleu fait de l'actrice une star ; le soir même de la première du film, elle embarque pour New York, direction Hollywood pour les besoins de
Cœurs brûlés (id). En l'espace de quelques mois, la métamorphose est stupéfiante. Les rondeurs de l'adolescence et les airs encore ingénus ont laissé place à une sophistication extrême : silhouette longiligne, joues émaciées, cils interminables et lèvres provocantes, Dietrich s'est mue en icône glamour et inaccessible, sous la direction artistique de son Pygmalion von Sternberg dont elle est l'incandescente Galatée.
Une nouvelle femme
Nominée à l'Oscar pour son rôle d'aventurière transie d'amour pour le légionnaire
Gary Cooper,
Cœurs brûlés installe définitivement l'actrice au panthéon des mythes hollywoodiens. Elle intrigue, suscite passion et mystère, à l'instar de sa rivale Greta Garbo. Mais, contrairement à la Suédoise, Dietrich est d'abord une image, une invention plastique. D'une expressivité limitée, ses talents reposent essentiellement sur sa parfaite maîtrise physique, la pleine conscience de chacun de ses attributs (notamment sa voix, si particulière) et l'absolue confiance qu'elle témoigne à son metteur en scène. Qu'elle soit espionne trahie (
X-27, 1931), femme perdue (
Shangaï Express, id), mère prostituée (
Blonde Venus, id), tsarine (
L'Impératrice rouge, 1934) ou séductrice perverse (
La Femme et le pantin, 1935), elle est la toile sur laquelle von Sternberg projette ses audaces formelles les plus folles. D'une beauté plastique inouïe, à la fois glaciale et fiévreuse, parfois proche de l'expérimental, notamment par la complexité de la partition lumineuse orchestrée par le cinéaste, ces films demeurent tout à fait uniques dans l'histoire hollywoodienne. Mais, bientôt lassé des apparences luxueuses et lointaines dans lesquelles se drape l'actrice en ces temps de récession économique, les deux derniers films n'enthousiasment guère le public et mettent un terme à la collaboration entre le cinéaste et sa muse.
Second souffle
Après
Cantique d'amour (Rouben Mamoulien, 1933), parenthèse ratée qu'elle avait acceptée afin de se libérer un temps des exigences de von Sternberg, Dietrich se retrouve face à elle-même dans
Désir de Frank Borzage (1936). Véritable rupture, cette merveilleuse comédie revitalise la comédienne : elle y apparaît enfin radieuse et apaisée, retrouvant son partenaire de ses débuts américains,
Gary Cooper. Alors que
Le Jardin d'Allah (Richard Boleslawski, id) ou
Ange (
Ernst Lubitsch, 1937) font le choix de capitaliser son image de femme fatale, quitte à tomber dans l'artificialité, le western
Femme ou démon (George Marshall, 1939) fait au contraire le choix gagnant de parier sur son abatage, son dynamisme et son formidable sens de l'humour. Tout comme
La Maison des sept péchés (Tay Garnett, 1940),
La Belle Ensorceleuse (René Clair, 1941) qu' elle illumine de sa présence. Sachant aussi parfaitement jouer de ses ambiguïtés, elle se révèle tout autant à son aise dans le formidable film noir de Raoul Walsh
L'entraîneuse fatale (1941), avec à la clé un de ses meilleurs rôles.
Derniers éclats
Devenue citoyenne américaine en 1937, l'entrée en guerre de son pays d'adoption dans le second conflit mondial renforce le combat qu'elle menait depuis la fin des années 30 contre le nazisme. D'une popularité exceptionnelle, et n'hésitant pas à se porter garante auprès des autorités pour les nombreux acteurs de l'industrie cinématographique allemande candidats à l'exil hollywoodien, elle rejoint dès 1942 les troupes alliés en poste, et multiplie les tours de chant au Royaume-Uni et en France. Pourtant, à partir de 1944, sa carrière va commencer lentement à décliner, et lui faudra attendre
Billy Wilder qui lui écrit sur mesure
La Scandaleuse de Berlin (1948) pour espérer retrouver les faveurs populaires. Avec
Le grand alibi (
Alfred Hitchcock, 1950) et
L'Ange des maudits (
Fritz Lang, 1952), elle livre alors ses deux dernières grandes prestations à la féminité implacable, en attendant
Témoin à charge (1957) pour lequel elle retrouve
Wilder et
La Soif du mal (
Orson Welles, 1958) où elle devient Tanya, la gitane au Pianola obsédant. Rentrée dans une semi retraite depuis les années 50, elle se consacre alors à sa passion du chant et de la danse montant ainsi son propre spectacle à Broadway en 1967. Jusqu'à la fin de sa vie, elle n'aura cesser de se produire sur scène, aux quatre coins du monde, de Las Vegas à Berlin, en passant par Israël ou l'URSS, avec un égal et spectaculaire souci de perfection attestant de son sens inné de la représentation, héritage de ses riches et éprouvantes années passées aux côtés de Josef von Sternerg.