Avec ses 15 nominations aux Oscars et plus d'une vingtaine aux Golden Globes, Meryl Streep est devenue l'actrice américaine la plus plébiscitée de l'histoire du cinéma. En quarante ans de carrière, elle a su faire sa place à Hollywood, y rester et surtout durer, s'imposant dans de multiples genres avec une aisance infaillible et un professionnalisme constant qui la range parmi les légendes auxquelles elle a accédé en un éclair, immédiatement reconnue par ses pères. Plus proche d'une formation classique héritée du théâtre où elle se produira pourtant peu durant sa carrière, l'actrice préférée de
Katharine Hepburn, qui définissait son jeu comme une mécanique parfaitement métronomique, fait perdurer à Hollywood une tradition venue des planches new-yorkaises. Sur lesquelles elle a fait ses armes, abandonnant une formation de cantatrice d'opéra pour se former aux arts dramatiques à Yale, avant de jouer au New York Shakespeare Festival, notamment dans
Measure for Measure aux côtés de son compagnon John Cazale, puis à Broadway où
Alice at the Palace lui permit de décrocher un Obie Ward.
Voyage au bout du succès et tragédie
Meryl Streep fait ses débuts à l'écran en 1977 dans
Julia (Fred Zinneman), aux côtés de
Jane Fonda et Vanessa Redgrave, puis obtient une première consécration avec la mini série télé
Holocaust (1978). Sa carrière va alors connaître une ascension foudroyante. Elle accède très vite à un statut d'habitude réservé aux vétérans d'Hollywood avec son deuxième film,
Voyage au bout de l'enfer de
Michael Cimino (Id), avec
Robert De Niro,
Christopher Walken et John Cazale. Une évocation sans concession d'une époque trouble et malade qui s'achève dans la douleur lui valant sa première nomination aux Oscars (le film en remporta 5). Sa prestation d'épouse d'un soldat envoyé au Vietnam l'impose parmi les plus grandes, elle excellera à jouer les Américaines moyennes prises dans un quotidien qui déraille (ou pas). Elle donne une pureté à la tragédie, une beauté à la fois complexe et limpide au mélodrame, avec une retenue déployant d'autant plus fort la puissance des sentiments. Le film, qui restera comme l'une des évocations les plus fortes du Vietnam, sera malheureusement teinté d'une tragédie bien réelle, puisque l'actrice accepte d'y jouer pour figurer aux côtés de son fiancé, John Cazale, alors atteint d'un cancer des os et décédant peu après la sortie du film en salles.
Une ascension foudroyante
Meryl Streep illumine la fin des années soixante-dix de sa blondeur diaphane. Son visage, extraordinairement banal, donc parfaitement singulier, lui permet de se glisser dans tous les rôles possibles et d'y apporter éclat et vérité ajoutés d'une splendeur aérienne la rangeant définitivement ailleurs. En 1979, elle sait rendre inoubliable son second rôle d'ex femme de
Woody Allen devenue lesbienne dans
Manhattan. La star a alors à peine 30 ans, et les succès s'enchaînent : la même année, son rôle d'épouse divorcée paumée face à
Dustin Hoffman dans le mélodrame
Kramer contre Kramer (Robert Benton) lui rapporte l'Oscar. Elle excelle à nouveau à sublimer avec force les détails douloureux du quotidien, sans jamais sombrer dans l'excès, mesurant ses gestes, évitant la lourdeur psychologique pour préférer un habile dosage mélangé de composition. Elle accède à un naturel complexe et maîtrisé sans se répandre dans les présupposés d'un jeu réaliste. Ses films suivants la consacrent définitivement comme l'actrice la plus respectée et talentueuse du moment.
La maîtresse du lieutenant français (Karel Reisz, 1981),
Le Choix de Sophie (Alan J. Pakula, 1982), pour lequel elle remporte à nouveau l'Oscar, l'imposent dans des rôles de femmes énigmatiques et torturées qu'elle interprète avec intelligence. Sa capacité à s'immerger dans ses personnages, à travailler sur leur langue, notamment en jouant sur les accents pour lesquels elle est douée, installent un peu plus son professionnalisme et ses talents.
Amour en Afrique
A cette période, tous ses films lui valent quasiment une nomination aux Oscars, elle est adulée par le public, la critique et ses pères : le consensus est parfait. Si le thriller de Robert Benton
La mort aux enchères (1982) y échappe et ne restera pas dans les annales,
Le Mystère Silkwood de
Mike Nichols (1983), où à la suite de
Jane Fonda elle joue une femme militante combattant des industriels corrompus, lui vaut encore d'être saluée par l'Académie. On a rarement vu une telle continuité. Et les années 80 ne verront pas sa carrière s'épuiser. On oubliera peut-être sa romance avec
Robert De Niro dans
Falling in Love (Ulu Grosbard, 1984), ainsi que son rôle d'Anglaise survivant aux conséquences de la guerre dans
Plenty (Fred Schepisi, 1985), mais certainement pas
Out of Africa (
Sydney Pollack, Id), où elle se glisse avec une aisance déconcertante dans la peau de la romancière Karen Blixen, femme de tête touchée par le romanesque ambiant et les beaux yeux de
Robert Redford, alors à son firmament ultime. Le film restera parmi ses plus célèbres et demeure encore l'un des phares hollywoodiens des années 80.
La mort lui va si bien
Suivront deux duos mineurs et sans subtilités avec
Jack Nicholson,
La Brûlure (
M. Nichols, 1986) et
Ironweed (Hector Babenco, 1987) ; une comédie laissant entrevoir ses futurs rôles de garce,
She Devil (Susan Seidelman, 1989), véritable véhicule sans grand succès pour la star de la série télé
Roseanne (Barr) ; une satire vérité et semi autobiographique d'Hollywood écrite par
Carrie Fisher qu'elle interprète aux côtés de Shirley MacLaine dans
Bons baisers d'Hollywood (
M. Nichols, 1990) ; et le génial
La Mort vous va si bien de
Robert Zemeckis (1992), comédie délirante à l'humour macabre où elle n'hésite pas, pour jouer une actrice obsédée par la jeunesse éternelle, à foncer dans l'excès avec bonheur. Peut-être sa composition la plus folle, jouissive, originale, libre, et drôle, de sa carrière durant les années 90. Un somptueux mélange de cynisme teinté d'autodérision (le film revisite
Boulevard du crépuscule pour une critique explosive et méchante du star system hollywoodien), soutenu par des effets spéciaux derniers cris transformant le corps de l'actrice en poupée promise à toutes les transformations imaginables. Celle que Bette Davis voyait comme sa seule héritière prouve encore la variété de ses talents dans des registres qu'elle habite avec génie.
Sur la route de Meryl Streep
Si elle retrouve un certain conformisme et des auteurs limités ne sachant user pleinement l'ambiguïté de ses talents avec
La Maison aux esprits (Bille August, 1993) ; si elle s'essaie à l'action en matriarche confrontée à des tueurs sur un radeau dans
La rivière sauvage (
Curtis Hanson, 1994), Meryl Streep rappelle au monde l'ampleur majestueuse et incontestable de ses talents en 1995 chez et avec
Clint Eastwood dans
Sur la route de Madison, l'un de ses films les plus célèbres et aimés. Dans ce mélodrame coincé au fin fond de l'Amérique, son rôle de femme au foyer vivant une forcément brève et très romantique passion amoureuse avec un photographe, fera pleurer la terre entière. L'alchimie entre elle et Eastwood tutoie la grâce, elle est éblouissante et de nouveau nominée pour l'Oscar. La suite de sa carrière l'exposera dans œuvres plus négligeables comme
Before and After (
Barbet Schroeder, 1996),
Simple secrets (Jerry Zaks, Id) avec le jeune
Leonardo DiCaprio,
Les Moissons d'Irlande (Pat O'Connor, 1998),
Contre-jour (Carl Franklin, Id) ou encore la tentative de reconversion ratée de
Wes Craven dans le sirupeux
La musique de mon coeur (1999), où elle remplace
Madonna au pied levé. A 50 ans, Meryl Streep demeure malgré tout radieuse et continue d'engranger les nominations aux Oscars en dépit de la qualité variable de ses films.
Activisme sans parenthèses
Au fil de toutes ces années, en parallèle d'une carrière impeccable et d'une vie de famille bien remplie (elle est mariée à Don Gummer, un sculpteur américain avec qui elle a quatre enfants), Meryl Streep participe à diverses œuvres de charité, aide des organismes liées à la recherche sur le SIDA, travaille à la démocratisation des arts et de la littérature, et prête son nom pour des campagnes d'informations sur les droits de l'homme ou la pauvreté. En 1989 elle participe à la création d'une organisation dans le Connecticut, Mothers & Mothers, ayant pour but d'informer les familles à propos des pesticides introduits dans la nourriture. Son organisme sera connu entre autres pour avoir mené une bataille contre le Alar, un pesticide couramment employé dans la culture des pommes.
Infatigable
Meryl Streep passe le gap du millénaire par un retour au théâtre en 2001 dans
The Seagull de son ami
Mike Nichols, où elle joue aux côtés de
Christopher Walken,
John Goodman et
Philip Seymour Hoffman. En 2002, la star engagée sans tambour ni trompette (son activisme reste discret) fait un retour remarqué au cinéma dans
Adaptation du jeune et branché
Spike Jonze d'après un scénario de
Charlie Kaufman. Le film lui permet de remporter une nouvelle nomination aux Oscars et son quatrième Golden Globe. Elle apparaît également dans
The Hours (
Stephen Daldry, Id), pour interpréter, en parallèle de
Julianne Moore, une femme dont la vie dépressive trouve écho dans celle de la romancière Virgina Woolf (jouée par
Nicole Kidman) lors de l'écriture de son roman
Mrs Dalloway. Un an plus tard, elle est récompensée d'un Emmy Award pour sa prestation dans la mini-série de
Mike Nichols,
Angels in America (2003), chronique de l'émergence du SIDA durant les années Reagan, avec
Al Pacino au casting. Et apparaît aux côté d'une pléiade de stars pour quatre épisodes du docu-fiction autour de l'Histoire de l'Amérique,
Freedom, A History of Us (Id). Rien se semble pouvoir décidément ternir l'éclat inaltérable de sa carrière et ses compositions millimétrées où pourtant l'émotion transperce, canalisée, précise, lucide.
Pacte avec le diable
Et ces années 2000 témoignent encore de l'étonnante vitalité de son parcours. En 2004,
Jonathan Demme l'engage pour son remake d'
Un crime dans la tête avec
Denzel Washington, où elle joue Eleanor Shaw, femme d'influence machiavélique et adroite manipulant son fils, vétéran de la guerre en Irak, pour le faire accéder à la vice-présidence. Froide, cynique, cruelle, impitoyable, elle est effrayante, et fascinante. La même année, elle est méconnaissable sous un important maquillage dans
Les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire (Brad Silberling, Id), avec
Jim Carrey, puis se transforme en psychiatre et mère juive voyant son fils de 20 ans sortir avec une de ses patientes de 40 ans (
Uma Thurman), dans le sympathique
Petites confidences (à ma psy) (Ben Younger, 2005). Une comédie romantique tendre et amère à laquelle Streep apporte une touchante vérité et un humour bien senti desserrant la mécanique du récit. Elle devient ensuite chanteuse de country dans le dernier film de
Robert Altman,
The Last Show (2006), superbe chant du cygne drôle et sombre, avant de s'Anna Wintourisé dans
Le Diable s'habille en Prada (David Frankel, Id), où dans le rôle parfaitement inspiré de la célèbre rédactrice en chef de Vogue, elle joue un tyran manipulant et épuisant la naïve
Anne Hathaway. Sa performance, excellente et récompensée d'une 14ème nomination aux Oscars, confirme sa capacité à incarner des garces cruelles sinon démoniaques - non sans humour. Du thriller à la comédie, Meryl Streep continue ainsi de voguer, imperturbable, mutante, douée, remarquable, sans efforts.
Dancing Queen
Suivront deux titres inédits en France,
Dark Matter (Shi-Zheng Chen, 2007) et
Evening (Lajos Koltai, Id) avec
Claire Danes et
Toni Collette, le thriller géopolitique
Détention Secrète (
Gavin Hood, Id), pour un rôle dans la veine du Demme, ou encore
Lions et Agneaux de
Robert Redford (Id), nouvelle critique des agissements du gouvernement américain, cette fois durant la guerre en Afghanistan. En 2008, Mery Streep prend le public au dépourvu en rejoignant l'adaptation de la comédie musicale d'
ABBA,
Mamma Mia ! (Phyllida Loyd). Succès international catastrophique d'un point de vue artistique, le film montre pourtant une actrice qui n'a pas peur du ridicule, se donnant avec une grande générosité dans des numéros de chant et de danse auxquels elle apporte un enthousiasme incontestable. A près de soixante ans, Meryl Streep étonne encore et se révèle toujours lumineuse. La même année, son rôle de mère supérieure soupçonneuse et réactionnaire dans l'adaptation de la pièce
Doute (John Patrick Shanley, Id), aux côtés de
Philip Seymour Hoffman, lui offre sa quinzième nomination aux Oscars, preuve d'un talent intarissable aux regards de sa profession et du public qui ne se lasse pas. Elle retrouvera ensuite sa partenaire de
Doute, Amy Adams, dans le culinaire
Julie & Julia (Nora Ephron, 2009), avant de travailler enfin sur le nouveau film de
Nancy Meyers, une comédie romantique avec
Alec Baldwin et
Steve Martin. Après plus de quarante ans de carrière et peu d'erreurs de parcours, Meryl Streep démontre que l'adage voulant qu'à Hollywood on ne fait pas de vieux os a aussi ses exceptions.